C’est dans ce même café, le Félix Faure, qu’un soir, après une répétition, je bois une bière en compagnie d’un comédien, un vrai, un professionnel. Un peu plus de la quarantaine, des cheveux noirs, pas rasé depuis trois, quatre jours, des yeux très clairs. Il a assisté aux balbutiements d’une pièce qui va révolutionner, c’est certain, la façon de lutter de la classe ouvrière.
Mais notre conversation n’a pas pour sujet l’avenir des peuples, seulement celui d’un individu : il (je ne me souviens plus de son nom) a aimé la façon dont je bougeais et, intrigué, me pose des questions. Je lui ai dit mon métier, je lui ai parlé de l’importance du dessin depuis, je ne sais plus, depuis mes trois ans peut-être.
– T’es jeune, t’as trente ans tu m’as dit. Qu’est-ce qui t’empêche d’aller dans ton rêve ?
– Rien et beaucoup.
J’ai deux enfants, il faut qu’ils mangent.
Je ne crois pas qu’on va rémunérer mes délires dessinés, pas tout de suite en tout cas.
– Tes enfants ont besoin d’un père qui va dans sa vérité, la comptabilité ce n’est pas ton chemin.
Le soir se pose sur les tuiles du Vieux Nice face à notre table en terrasse, leur couleur est une caresse à l’âme.
Peu de chance que ce comédien, dont je ne connais pas le nom, vive toujours, si c’est le cas, je veux ici lui dire merci.
Edmond Baudoin. Ed. du Sonneur