Des nouvelles d’internet : à l’aide…

… des youtubeurs sont devenus riches !

C’est août. Bison futé. Le chassé-croisé. Paris qui se fait chier. Et, pour les enfants d’internet encore perfusés à YouTube, c’est le retour des « Vlogs d’août » annuels de Léna Situations, vidéaste spécialisation « mode » sur le CV et aux trois millions d’abonnées.
Pour la faire courte, un « Vlog » n’est rien d’autre que la contraction de « vidéo » et « blog ». Une vidéo, donc, dans laquelle un monsieur-madame tout le monde se filme – en voyage, bien souvent – pour documenter sa vie quotidienne et faire vivre ses aventures à un petit public. Le summum de l’égocentrisme, peut-être, mais l’un des meilleurs formats que YouTube ait démocratisés jusqu’ici, savant mélange de mise en scène et d’authenticité dont seul Internet a le secret.

Il y a neuf ans de ça, en août 2017, le génie de celle qui deviendra aujourd’hui l’une des businesswomen de mode les plus influentes en France, se résume en un concept simple : faire des vlogs de son quotidien de jeune stagiaire à Paris.
Elle filme une banalité qui rassure les ados qui la regardent. Elle pose sa caméra partout où elle passe. Elle filme les pigeons et ses heures d’ennui devant un écran d’ordinateur. Elle ne maîtrise pas bien le point. Ça bouge. Il y a du flou. Mais c’est bien ce qui marche : la jeune femme, fille d’une mère couturière et d’un père dessinateur, a parfaitement digéré les codes des pionniers d’Internet et leur créativité débrouillarde. Sorte d’art du vernaculaire à la Walker Evans version 2.0, si l’on osait.

Hélas, près de dix ans plus tard, quelque chose a changé : grâce à l’Internet qui l’a vu naître, Léna est devenue riche. Et ça change tout : désormais, les vlogs d’août sonnent faux. Certes, la caméra tremble toujours, mais, devant l’objectif, c’est une cheffe d’entreprise confirmée qui tente de se rappeler les sensations de la jeunesse avec une bande de potes qui vous parle. Ainsi, vous aurez le droit à son shopping aux Galeries Lafayette, son voyage improvisé à Las Vegas et autres activités aquatiques et sportives quotidiennes, mais l’art – s’il en est – de filmer la banalité et l’ennui s’est envolé.

D’ailleurs, Léna le concède volontiers. Dans le générique de ses vlogs d’août, jusqu’à la cinquième saison de ses « vlogs », la youtubeuse laissait encore défiler un modeste dessin animé sur une musique braillant : « I’ve got no money » (soit, « je n’ai pas d’argent »).
Depuis qu’elle est riche, et que ça se sait, la vidéaste a ajouté un correctif et complète le générique d’un « Well… now, I have some money » (soit, « bon, maintenant, j’ai de l’argent »). Bref, un énième exemple d’industrie culturelle qui, à la merci des gros sous, finit par broyer ses propres créations dans sa machine à cash.

Reste que, sur Internet, ça fait plus mal qu’ailleurs. Parce que la créativité cheap, c’était justement le charme de l’esprit du premier Web. Les vidéos humoristiques ou fictionnelles de YouTube, ça n’était rien d’autre que du ciné ou de la télé avec trois bouts de ficelles et la magie de l’amateurisme.
Un espace rare où des contenus en ligne bricolés par des ados tutoyaient encore le réel. Un espace où les vidéastes du Palmashow faisaient marrer la jeunesse avec des déguisements bas de gamme et non du maquillage professionnel. Où les deux beaufs metalleux, McFly et Carlito, étaient encore deux copains devant une caméra et non des animateurs douteux de superproductions.

Puis, ce n’est pas un hasard non plus si, au même rythme qu’Internet avale ses propres enfants en les transformant en panneaux publicitaires, les plateformes de création se multiplient et se succèdent. À chaque nouveau réseau, l’espoir de trouver une nouvelle fourmilière d’amateurs talentueux. C’était le principe de TikTok avant d’être rattrapé par le même modèle que YouTube. Et c’est encore ce que la plateforme Twitch tente d’incarner : le web à l’ancienne, avec une webcam et un micro.


Julie Lescarmontier. Source Charlie Hebdo. 04/08/2025


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