Au cours de mes recherches dans les armées 1990 sur la présence de juifs réfugiés à Roms (07 Ardèche) jusqu’à la grande rafle du 26 août 1942, je n’avais recueilli que peu de témoignages. C’était déjà enfoui dans la mémoire, les noms de famille cités étaient imprécis et imprononçables pour des Ardéchois.
On évoquait la femme d’un Adamski, une jeune polonaise avec son étoile jaune qui faisait de la couture… un cordonnier etc, peu de juifs à Ruoms, hébergés à l’Hôtel de Ville. Parmi ces bribes d’informations, j’avais pu retenir deux noms : « Erlich » et « Jereski ». Les Archives municipales de Ruoms, muettes sur la rafle du 26 août 1942, mentionnaient l’arrestation de deux personnes dès le 28 février 1942 : « Jean Jeresky, 44 ans, et Sodessa Nance ».
En 2021, vingt ans après la parution de mon livre « Mémoires de Pierre, Histoire de Ruoms en Ardèche », Dominique Piollet, chercheur habitant près de Pau, m’a contactée pour me signaler qu’il avait repéré grâce à Intemet les noms de « Ehrlich et Jesersky », cités dans mon livre qui est consultable en ligne. C’était vraiment inattendu.
Dominique Piolet travaille depuis 2019 sur un « Registre des réfugiés » que le maire de la commune de Meillon, proche de Pau, avait tenu pendant la Guerre. Le registre contient l’identité de 1500 personnes, dont 250 juifs de toutes nationalités, passés par Meillon en 1941-1942.
Un grand nombre venait du camp de Gurs situé à 40 km au sud-ouest de Pau. Ce camp d’internement, construit au printemps 1939 pour héberger 20.000 Républicains espagnols et rescapés des Brigades Internationales, a servi ensuite au gouvernement de Vichy pour interner des « indésirables », puis 18000 Juifs étrangers ou « apatrides », dont beaucoup furent déportés vers les camps d’extermination nazis en Pologne.
À partir des états civils et des photos trouvées dans le registre, en consultant des centaines d’archives, de témoignages et d’ouvrages comme « Mémoires de Pierre », en échangeant avec d’autres chercheurs et même en retrouvant des survivants et des descendants, Dominique Piollet a reconstitué l’histoire de plusieurs dizaines de familles juives, dont ces deux familles Ehrlich et Jesersky passées par Ruoms en 1941 et 1942.
La famille Erhlich a dû fuir l’Allemagne nazie pour se réfugier en Belgique. Kurt, le père, est déporté le 10 mai 1940 de Bruxelles au camp de Saint-Cyprien comme ressortissant allemand (2), puis en octobre au camp de Gurs. Il arrive le 9 mars 1941 à Meillon où sa femme et leurs deux enfants le rejoignent.
Partis à Marseille le 31 mai 1941, ils séjournent quelque temps à Ruoms dans l’attente de réunir les documents pour émigrer aux États-Unis. Cela fait ; ils voyagent jusqu’à Lisbonne pour embarquer sur l’Exeter, et arrivent à New York le 14 octobre 1941. Sauvés.
La famille Jesersky, qui vivait à Berlin, s’est réfugiée à Bruxelles en 1939. John suit les mêmes épreuves que Kurt Ehrlich : la première déportation à Saint-Cyprien, puis à Gurs, l’arrivée à Meillon le 9 mars 1941. Il peut repartir le 11 juin 1941 à Ruoms avec sa fille Hella âgée de 11 ans, retrouver sa femme.
C’est là que le 26 août 1942, lors de la grande rafle des juifs de la zone non-occupée, ils sont arrêtés et transférés dans le camp de regroupement de Vénissieux proche de Lyon. John est envoyé à Drancy comme les 135 raflés en Ardèche et déporté le 2 septembre vers Auschwitz dans un camp de travail forcé où il mourut l’été 1943. Hella est sauvée grâce à l’action d’organisations religieuses qui la font libérer et retrouva sa mère après la guerre.
« Ces étrangers indésirables »
Cette formule fait référence à la circulaire du ministre de l’Intérieur Albert Sarraut, en avril 1938, soulignant la nécessité de « mener une action méthodique, énergique et prompte en vue de débarrasser notre pays des éléments étrangers indésirables ».
Lors de l’Exode de mai 1940, de très nombreux juifs s’étaient réfugiés en Ardèche. Certains villages, Labeaume, Grospierres, Pradons, Joyeuse… ont accueilli une ou plusieurs familles juives fuyant l’occupant.
Parmi les juifs qui ont vécu à Ruoms entre 1940 et 1942, certains comme les Teplivy protégés par le couple Ranc, instituteurs de l’école laïque, ont échappé à l’arrestation, d’autres ont connu une destinée autrement tragique. Si la Rafle des juifs du Vélodrome d’Hiver du 16 et 17 juillet 1942 à Paris est bien connue, les rafles suivantes effectuées en Zone libre le sont moins.
Le 26 août 1942, 135 juifs ont été arrêtés en Ardèche. Or, les Allemands n’ont envahi la Zone sud que le 12 novembre 1942. Ces arrestations relèvent de la politique antisémite du Gouvernement de collaboration de Vichy dont Pierre Laval, fut le maître d’oeuvre de 1942 à 1944.
Les rafles de la Zone sud ont donc été organisées par les seules autorités françaises à la suite des tractations du 2 juillet 1942 entre Bousquet, secrétaire général de la police de Vichy, et le général SS Oberg. Laval, anticipant les nazis, avait imposé de livrer à l’Allemagne les juifs étrangers de la Zone sud « avec les enfants », sous prétexte de protéger les juifs français.
Parmi les juifs réfugiés, une petite fille, Carmen Littwack
Parmi les juifs réfugiés déportés de l’Ardèche vers Drancy et les camps de la mort, se trouve Bernhard Littwack, le père de Carmen.
Son parcours a été décrit par Hervé Mauran dans ce beau livre écrit à quatre mains « Des indésirables, les camps d’internement et de travail dans l’Ardèche et la Drôme durant la Seconde Guerre mondiale », édité en 1999 : Bemhard Littwack est un médecin allemand, juif, communiste, antifasciste, engagé dans les Brigades Internationales depuis 1936, début de la Guerre d’Espagne.
Après la victoire des franquistes en 1939, il est interné à Gurs par les Français en tant que « ressortissant d’une puissance ennemie ». De Gurs, il est envoyé en résidence surveillée à Largentière, sous-préfecture de l’Ardèche. En sa qualité de médecin, Bernhard Littwack y bénéficie d’un état de semi-liberté pour soigner les réfugiés espagnols prisonniers. Il est interné avec d’autres juifs allemands à la prison de Largentière (prison désaffectée située sous le Palais de Justice).
Il y rencontre le peintre Max Ernst, autre juif allemand qui vivait alors à Saint-Martin-d’Ardèche, et il est transféré avec lui au camp des Milles (près d’Aix-en-Provence) le 20 octobre 1939. Il est libéré de ce camp le 28 avril 1941, les autorités françaises cherchant à vider le camp surpeuplé en se débarrassant des étrangers indésirables, comme les Allemands. Il essaie d’émigrer au Mexique ou en Argentine avec sa famille, il échoue.
Arrêté à nouveau comme juif et après de nombreux transferts, il est dirigé de Rivesaltes à Drancy, centres de regroupement et de tri pour les trains de la mort. Il part de Drancy le 16 septembre 1942 dans le convoi n°33 à destination d’Auschwitz. En 1945, il est un des rares survivants de son camp de Silésie à être libéré par l’Armée russe.
Sa fille, la petite Carmen Littwack, née en Espagne, est sauvée par une Ardéchoise grospierroise, France Serret, institutrice à Balazuc puis à Ruoms, qui fait passer Carmen pour sa nièce jusqu’au retour de ses parents l’été 1945.
Ce 26 août 2025, maintenant que les évocations de la Seconde Guerre mondiale vont se raréfier, nous nous souviendrons des 135 juifs réfugiés en Ardèche, raflés en août 1942 et déportés, ainsi que des « J ustes » qui ont sauvé ces « étrangers indésirables ».
Marie-Hélène Balazuc Historienne. La tribune.04/09/2025