Enquête sur TikTok

Les plateformes profitent de l’économie du sordide.

Le constat est aussi alarmant que peu surprenant : TikTok empoisonne le cerveau de nos gosses en les poussant à la dépression, aux troubles du comportement alimentaire et même au suicide.


Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de vos mois d’enquête parlementaire ?

Arthur Delaporte (1) : Les auditions des victimes. Nous avons écouté des parents qui avaient perdu leur enfant, vu des adolescents en grande souffrance, complètement désemparés. Ce sont ces auditions qui m’ont amené à penser qu’il ne fallait pas sur-culpabiliser les parents qui accompagnent déjà suffisamment leurs jeunes dans l’éducation au numérique. Surtout, ils sont assez perdus comme cela pour qu’on ne charge pas encore plus la barque sur l’idée qu’ils seraient coupables de ne pas avoir protégé leur enfant. Les vrais coupables, ce sont les plateformes, ce sont celles et ceux qui, par négligence, conduisent des jeunes à être exposés à des contenus problématiques.

Pour mener cette commission à bien, vous avez passé un certain nombre d’heures sur TikTok. Quels sont les contenus qui vous ont le plus choqué ?

Ce que j’ai vu pas plus tard que cette semaine : un suicide en direct. Mais aussi des contenus fis masculinistes ou de glorification du terrorisme – notamment celui d’extrême droite. Néanmoins, ce qui m’a le plus largement choqué, c’est l’audition des responsables de TikTok, qui étaient dans un déni absolu, si ce n’est dans le mensonge. J’ai, à ce titre, saisi le parquet de Paris pour « parjure ».

Cela concerne notamment la responsable du contenu États d’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique et directrice exécutive du développement commercial et marketing de TikTok France, qui n’a pas respecté ses obligations de dire la vérité devant notre commission d’enquête.

Lors de son audition, elle a ainsi expliqué ne pas être au courant d’une étude portant sur les conséquences de TikTok sur le sommeil et la nutrition des utilisateurs… alors même que celle-ci était sortie dans la presse depuis des mois ! On ne peut pas supposer qu’au vu de son poste elle n’ait pas été, a minima, briefée sur la question.

Que les responsables de TikTok soient gênés et ne veuillent pas répondre, c’est une chose. Mais ils ne peuvent pas affirmer devant nous qu’ils n’en avaient pas connaissance. D’autant que cela traduit, en sus, leur stratégie et celle des autres réseaux sociaux du même type : se cacher derrière une ignorance feinte alors qu’en réalité ils savent pertinemment que des jeunes se retrouvent exposés à des contenus problématiques, à du harcèlement, à des spirales néfastes…

Après toutes ces auditions. avez-vous finalement réussi à percer les secrets de l’algorithme si mystérieux de TikTok?

On ne les a pas percés, au sens où nous n’avons pas eu accès à cet algorithme. En revanche, nous avons pu observer les effets de ce dernier – et ce sont eux qui nous intéressent, au fond. Il y a quelque chose qui est obscur, opaque et contestable sur cette application et qui, derrière, produit des effets réels sur l’estime de soi. Pour les plus jeunes en premier lieu, mais pas seulement : on l’a vu cet été avec le suicide du tiktokeur Mehdi Bassit. Cet homme de 32 ans a souffert pendant de longs mois de harcèlement en ligne et a fini par tomber dans une forme de dépression. Cette souffrance psychologique induite par l’application peut toucher toutes les tranches d’âge.

La rapporteuse de la commission, Laure Miller (députée Renaissance), préconise, parmi tout un tas de mesures, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Ce qui ne fait pas l’unanimité au sein de la commission. Pourquoi ?

À titre personnel, je pense que l’âge de 13 ans, soit l’âge requis actuellement, est assez juste. Il y a, certes, des degrés de maturité divers selon les jeunes, mais je reste persuadé que la priorité est avant tout de leur fournir un univers sain. Je préfère qu’ils aient une appropriation progressive des réseaux avec des limitations de temps d’écran, des algorithmes protecteurs et un contenu sélectionné. Cela pour leur permettre de grandir dans la piscine et non dans l’océan avec les requins.

Si, en revanche, l’univers n’est pas sain, alors il n’est pas digne d’être ouvert à quelque public que ce soit, peu importe l’âge. Nous avons aussi une divergence sur la recommandation du couvre-feu numérique, que je trouve culpabilisant vis-à-vis des parents, et qui ne résoudra pas le problème, alors que c’est d’abord un sujet d’ordre économique, de profitabilité et de modèle algorithmique, ce que je nomme l’« économie du sordide ».

Si elle entre en vigueur, cette recommandation d’interdiction aux moins de 15 ans s’accompagnera forcément d’une vérification de l’âge plus poussée que celle qui existe actuellement. N’avez-vous pas peur de vivre le fiasco britannique de L’Online Safety Act ?

Non, car je pense que la question de la vérification de l’âge est un impératif. Aujourd’hui, on voit très bien que ce qui met les mineurs en danger, c’est le fait de déclarer un âge supérieur au leur. Certes, il existe des mécanismes de protection des mineurs sur différentes plateformes, mais tant que ces dernières ne sont pas vraiment contraintes de vérifier strictement l’âge des utilisateurs, il y aura un sujet. On a d’ailleurs bien vu récemment à quel point cela avait posé problème aux sites pornographiques qui ont arrêté de diffuser en France, car ils sont incapables de se conformer à nos lois.

Si demain, de la même manière, les réseaux sociaux ne sont pas capables de déployer des mécanismes de certification de l’âge avec le « mini-wallet » [une application de contrôle de l’âge développée par la Commission européenne, ndlr], alors, ils devront arrêter de diffuser en France à leur tour. Et ça sera leur problème et leur manque à gagner.

Comment se fait-il que nos pouvoirs politiques, même au niveau de l’Union européenne, semblent si impuissants face aux géants du numérique ?

Il y a eu des mesures de prises. Le Digital Service Act, un règlement sur le numérique issu de la Commission européenne, adopté en 2022, a mis en place un certain nombre de règles et d’obligations de transparence qui ont permis de lancer des enquêtes. Le prochain texte à être étudié à l’échelle de l’UE sera le Digital Fairness Act, qui, je l’espère, protégera encore mieux les utilisateurs des réseaux sociaux.

Et puis, il faut également souligner le travail des quelque 300 enquêteurs opérant à la DG Connect, la direction générale des réseaux de communication, du contenu et des technologies, qui travaillent plus largement sur les procédures de régulation du numérique. Malgré tout, il faut le dire : à titre personnel, je considère que ce n’est ni satisfaisant ni suffisant. Il faut renforcer ces mécanismes, or le problème principal, c’est que cela ne va jamais assez vite.

Avec la crise politique en cours, le risque n’est-il pas que le sujet et toutes ces recommandations, pourtant essentielles à la santé mentale de nos ados, passent à la trappe ?

Ce que je remarque, c’est la très forte attention médiatique sur la sortie du rapport de la commission, alors même que l’actualité a l’air hypertrophiée par la crise politique actuelle. Le débat n’en est bien sûr qu’à ses débuts et on a tout le temps de le poursuivre, mais il y a urgence à agir. Il y a une prise de conscience collective et transpartisane quant à la nécessité de mieux réguler l’espace numérique.


Propos recueillis par Lorraine Redaud. Charlie Hebdo. 17/09/2025


  1. Arthur Delaporte : Président de la commission parlementaire sur TikTok

Une réflexion sur “Enquête sur TikTok

  1. bernarddominik 23/09/2025 / 9h38

    Quelle différence avec Instagram ? Je n’en voie pas. l’état à créé l’identité numérique mais pourquoi aucun système européen de validation de l’identité n’a été créé ? C’est un problème européen. Et pourquoi la loi n’impose pas aux réseaux sociaux le lien entre le pseudonyme et l’identité numérique. Ça permettrait d’identifier les messages haineux et les arnaqueurs. On dirait que nos gouvernants sont complices avec les voyous car ils les protègent sous couvert de liberté.

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.