Une plongée dans les forums crados du web.
Attention, cet article n’a pas pour nature de vous encourager à visiter le site, même par curiosité. Ce reportage a uniquement pour but d’informer et de mettre en garde certains parents ou jeunes. MC
Internet n’aime pas le vide. Alors quand le site Coco a fermé ses portes l’année dernière, des internautes se sont empressés de rouvrir son équivalent, baptisé Bounty. Était-ce nécessaire ? Car en matière de forums où se côtoient pédocriminels, dealers ou violeurs en puissance, le web est déjà tristement bien pourvu.
À première vue, le site ne paie pas de mines. Lent, rempli de bugs, des pop-up publicitaires qui s’ouvrent au moindre clic… Il en faut de la volonté pour rester sur ce forum en ligne lancé l’année dernière, mais qui pourrait tout aussi bien dater du début des années 2000.
Nous sommes sur Bounty, la plateforme héritière de « Coco », un forum fermé mi-2024.
Mis en cause dans de nombreuses affaires sordides de guet-apens et considéré comme une véritable plaque tournante de contenus pédocriminels et homophobes, c’est sur Coco que Dominique Pelicot recrutait les violeurs de son épouse Gisèle.
Le site, malgré plus de 20 000 procédures judiciaires engagées contre lui, avait tenu le coup pendant vingt ans sans jamais que ces propriétaires ne soient inquiétés. Pour Bounty en revanche, il n’aura pas fallu longtemps avant que les autorités n’interviennent. Hors de question de revivre le même scénario de l’horreur : ce lundi 8 septembre, une enquête a été ouverte par la section de lutte contre la cybercriminalité.
Mais en attendant que quelque chose se produise, le site reste bien ouvert et accessible à tous. Et pour s’inscrire rien de plus simple : un pseudo, un âge, une ville, un genre et hop, vous voilà plongés dans la fange du web. Disons-le d’entrée de jeu : un urologue a probablement vu moins de pénis au cours de sa carrière qu’un internaute après une heure passée sur Bounty. « Que vous soyez à la recherche de nouvelles amitiés, d’échanges culturels ou simplement de moments de détente, Bounty est l’endroit idéal pour vous connecter avec des personnes partageant vos centres d’intérêt », vante pourtant le site sur sa page d’accueil.
Mais passons outre la communication mensongère pour se concentrer sur ce qui fait le sel de ce forum : les « rooms », ces sortes de salons privés focalisés sur des sujets particuliers. Il y en a pour tous les goûts : « Gros seins » ; « Fétichiste pieds » ; « Objectification (poupées, soumission inerte…) » ; « Cocu » … Et au milieu, un intrus : « Plutôt RN ou LFI ? ».
La room la plus populaire ? « Photos / vidéos amateur ». Ici, comme le titre l’indique, plusieurs centaines de membres s’échangent continuellement des photos d’eux ou de leur conjoint – impossible de savoir si ces derniers sont consentants.
Sur la room nommée « À son insu » en revanche – et qui semble désormais inaccessible à ceux qui n’ont pas payé l’offre premium – le titre laisse peu de place au doute quant à l’absence de consentement de par la personne prise en photo. « J’ai des photos volée de ma femme et des audio », explique un internaute. « Ici pour échanger des photos volées du quotidien de nos compagnes et voir plus », abonde un autre. « Qui échange photo de nos femmes », la ramène un suivant.
À chaque message posté, une photo, comme pour prouver sa bonne foi, de leur conjointe (ou de leur voisine, d’une passante ?) est envoyée. La nausée n’est jamais loin, heureusement qu’il existe les messages privés pour se remonter le moral ! Il suffit de se connecter sur le site pour qu’en une poignée de secondes, une nuée d’anonymes se rue sur nous. « Salut dessous intimes humides ? » ; « Laisse-moi te la mettre sans capote dans le dos de ma femme » ; « Salut tu veux voir ma grosse queue de routier vicelard ? »…
D’autres, en revanche, sont plus cryptiques : « Bonjour maître pisse pour adoption enchanté » nous écrit celui qui indique rechercher « une bonne à tout faire » dans son pseudo.
Les forums ados, nids à pédos
Et si Bounty est particulièrement sous le feu des projecteurs ces derniers jours, reste que des sites du genre, il en existe pléthores. Se sentant menacés par la fermeture sans doute prochaine de ce dernier, nombre d’utilisateurs se sont ainsi rabattus sur des plateformes du type Cocofun. Sur cette dernière, des messages de prévention sont régulièrement diffusés dans les salons : « Mineurs, dealeurs, J’AGIS, je signale ! » peut-on y lire.
Les utilisateurs eux-mêmes semblent plutôt attachés à ce que leur site ne devienne pas la poubelle des criminels 2.0 : « Si on veut pas que ça devienne un autre coco ce gars n’ a rien à faire ici (sic) », s’énerve ainsi un utilisateur contre un autre qui, semble-t-il, n’en avait pas grand-chose à faire de côtoyer des pédocriminels et autres personnes déviantes sur Coco.
Là où la modération pêche toujours, en revanche, c’est sur la flopée de sites marketés « tchat adolescent ». Là encore sur ces derniers, l’inscription se fait en cinq secondes montre en main, même pas besoin d’adresse e-mail.
Sur l’un de ces forums les plus populaires, on s’en vanterait presque : « L’inscription est simple et rapide, et même facultative. » y lit-on sur la page d’accueil tout en apprenant par la même occasion que le tchat a été créé pour les jeunes de 13 à 25 ans. Pas de quoi décourager les plus âgés puisque, à peine cliqué le bouton « Connexion au tchat » qu’un certain retraité de 68 ans nous aborde. Ses occupations ? « Bricoler..jardiner… randonnées……draguer…. » Et bien sûr la sieste : « Je vais faire la sieste lol… tu veux me rejoindre… hihi »
C’est à ce moment-là qu’un rappel sur notre supposé âge – 14 ans – s’impose. « Bien jeune encore…..hihi Tu connais pas trop.. Travaux pratiques… !!!!!! » aura-t-on pour réponse.
Passons. D’autres sont plus explicites, tel « Ils sont petits ou gros tes seins ? Moi j’en ai un petit et lisse » et certains font même preuve d’imagination : « Je peux te demander un truc vite fait ? Besoin d’une opinion – Oui ? – En bref une meuf ici avant m’a dit que j’avais vraiment une grosse queue.. sauf que jsp (« je sais pas », ndlr) moi j’y crois pas trop trop tu vois. Tu pourrais juste me dire si c’est vraiment le cas ou pas stp ? » On saluera l’inventivité autant qu’on déplorera notre naïveté d’être tombé dans un piège aussi grossier.
La partie immergée de l’iceberg
Ça, c’est pour la partie émergée, ou disons plutôt en accès libre, de l’iceberg. Car, bien conscient que leurs échanges ne vont pas pouvoir durer à ciel ouvert bien longtemps, en témoigne l’enquête ouverte contre Bounty, les plus malins des crados du web s’organisent.
Quand certains continuent d’échanger publiquement sur d’autres forums, eux tentent d’attirer les leurs sur des plateformes plus sécurisées – et surtout plus privées. Il y a Telegram bien sûr. Mais il y a aussi et de plus en plus, sa version suisse Teleguard. Cette messagerie cryptée qui se vante de ne pas sauvegarder les échanges de ses utilisateurs a le vent en poupe sur ces forums en accès libre.
En témoigne ainsi les nombreuses suites de chiffre et de lettres qui servent d’identifiants aux utilisateurs, qui pullulent sur les rooms de Bounty. Selon un article du média suisse Le Temps, Teleguard permet ainsi à de nombreux pédocriminels de vendre de la pornographie infantile. Après tout, le circuit est simple : on appâte les jeunes ados sur des tchats, on les promeut sur Bounty et on finit par vendre leurs vidéos sur Teleguard !
Lorraine Redaud. Charlie Hebdo. 03/09/2025