Pour le chercheur Philippe Meirieu, le fossé qui s’est creusé entre parents et enseignants n’est pas inéluctable. Mais cela nécessite une réelle remise en question des deux institutions, scolaire et familiale
En 2015, en postface d’une enquête sur l’école et les familles, vous souligniez l’urgence de les rapprocher, faute de quoi les tensions s’accentueraient. Dix ans plus tard, votre texte est toujours d’actualité. Quelles réflexions en tirez-vous ?
Je constate que la France est un pays d’incantations et que le problème n’a pas été traité. On prône la coéducation sans se demander ce que cela signifie vraiment. Les enfants sont éduqués par les familles et par l’école, c’est un fait. Mais il n’est pas évident de savoir comment on fait coexister ces deux instances.
A mes yeux, il faut une rupture claire entre l’une et l’autre : l’école n’est pas là pour s’adapter aux revendications individuelles, elle transmet des savoirs communs et forge du collectif. Ce n’est pas du préceptorat.
Là où les choses se compliquent, c’est que, tout en assumant cette différence — qui aide l’enfant à construire sa liberté — , il faut chercher aussi une cohérence dans la parole des adultes, autour de valeurs éducatives essentielles : la formation de la pensée, l’exigence de précision et de vérité, le respect de l’altérité.
Un nombre croissant d’enseignants semblent douter de cette cohérence. Ils portent un regard très critique sur les pratiques éducatives au sein des familles…
Il est difficile aujourd’hui pour les parents de manipuler le couple frustration-promesse, qui, anthropologiquement, fonde l’éducation et qu’on pourrait résumer par cette maxime : « Je te demande de surseoir à tes satisfactions immédiates… mais je t’assure que tu auras bien plus de satisfactions, à terme, que celles auxquelles tu renonces maintenant. »
La machinerie publicitaire du capitalisme pulsionnel, relayée à la seconde par nos smartphones, pousse à la satisfaction immédiate des désirs. Face à cela, il faut que l’école porte un discours fort sur sa promesse première : permettre à chacun de « penser par soi-même ».
Or l’Éducation nationale apparaît aujourd’hui comme un étrange paquebot où des techniciens s’affairent de manière énigmatique sans que quiconque ait la moindre idée de sa destination. Les réunions de rentrée, quand elles ne se concentrent pas sur des questions d’intendance, servent à expliciter la dernière réforme qui, un an plus tard, ne sera plus d’actualité.
Il serait bien plus pertinent que les équipes viennent y expliquer le sens qu’elles donnent à leur enseignement et les pratiques qu’elles mettent en œuvre.
On vous répondra que les parents sont d’abord intéressés par la défense des intérêts de leurs rejetons…
Dans beaucoup de pays, en Europe du Nord en particulier, ils jouent pourtant un rôle constructif dans l’école. Pourquoi cela serait-il impossible en France ? On y parvient grâce à l’initiative de certaines communes ou au sein des Cités éducatives, qui réunissent écoles, acteurs associatifs et municipaux dans les quartiers défavorisés. Il faudrait généraliser cela et ne pas se contenter, comme trop souvent, d’une présence des parents élus relevant essentiellement de la figuration dans les instances des établissements.
Se mobiliser aussi pour aller chercher les familles qualifiées un peu vite de démissionnaires, comme le fait l’association ATD Quart Monde en créant des groupes de parole où chacun se sait respecté. Systématiser enfin des modules de formation initiale et continue pour les personnels sur ce sujet.
Car, s’il y a de plus en plus d’agressions à l’encontre des représentants de l’institution, à l’inverse, certains personnels de l’Éducation nationale, sans forcément en avoir conscience, tiennent à distance les parents ou adoptent à leur égard des attitudes très surplombantes.
Comment expliquez-vous cette posture ?
Avoir de la distance sur ses pratiques demande une vraie disponibilité. Or, de toute ma carrière, je n’ai jamais vu un corps enseignant aussi fatigué et dépressif. La culture très hiérarchique de l’Éducation nationale et la pratique souvent solitaire du métier n’aident pas non plus à appréhender sereinement les relations d’égal à égal.
D’autant que nous manquons d’un vrai portage institutionnel : en France, le poste de professeur principal — véritable interface entre les élèves et les parents — est perçu comme une charge, alors que chez nos voisins, c’est une promotion, avec une formation et des heures dûment payées.
Enfin, il y a l’histoire : l’école de la République s’est construite sur une méfiance à l’égard de la famille associée à l’affectivité, aux particularismes et à l’inégalité. Avec des rôles bien définis : aux parents le soin, aux enseignants la transmission du savoir et des principes de la République.
Mais aujourd’hui, les parents, bien conscients que la massification scolaire n’a pas abouti à une démocratisation de la réussite, veulent s’assurer que leurs enfants reçoivent la meilleure éducation possible. Qui peut leur en vouloir ?
C’est à l’institution scolaire de les convaincre que cette « meilleure éducation possible » requiert de découvrir des mondes nouveaux au-delà du cercle familial, de coopérer avec des personnes que l’on n’a pas choisies au sein de collectifs où les caprices individuels ne peuvent pas faire la loi.
L’objectif, c’est que l’école ne soit pas perçue comme une pourvoyeuse de services, mais bien comme une institution aux finalités profondément politiques : former des citoyens solidaires, hermétiques aux fake news qui résisteront aux sirènes du populisme. Je conçois qu’on est très loin de la vision individualiste de la réussite qui domine aujourd’hui mais je reste convaincu que l’immense majorité des parents peut agréer à ce projet si on l’explicite clairement.
En avez-vous la certitude ?
J’essaie en tout cas. Ce qui est en jeu, ce n’est rien de moins que l’avenir de notre démocratie. Dans tous les cas, il faut accepter le caractère fécond des conflits entre les parents et l’école. Le conflit en soi n’est pas dramatique. Il faut juste rappeler que ce n’est pas la guerre et passer d’une logique d’affrontement à la recherche commune de solutions.
Nos voisins suisses font appel à des professeurs retraités pour mener des médiations sur le terrain en cas de dissension école-famille. On pourrait s’en inspirer. Cela éviterait de convoquer immédiatement l’autorité hiérarchique — inspection, rectorat — ou même les juges, et de donner une importance démesurée à des situations relevant davantage de l’incompréhension que du véritable conflit de valeurs. Si nous voulons sauver nos institutions, il nous faut apprendre à expliciter nos désaccords et à construire l’avenir ensemble.
A l’école comme dans la société.
Propos recueillis par Gurvan Le Guellec. Le Nl Obs. N° 3180. 28/09/2025
L’avis de B.H.
C’est vrai que la démocratie commence à l’école, déjà par le respect mutuel enseignants-élèves, enseignants-parents, élèves-parents.
Souvent l’absence de respect parents-élèves se traduit par une agressivité envers les enseignants
Ce chercheur, essayiste, homme politique bien connu dans les milieux autorisés est égal à lui-même.
La reconnaissance par ses pairs de terrain se fait attendre.
Pour les différents ministres de l’Éducation, cet homme est une bénédiction car il n’evoque jamais les mesures d’accompagnement tant structurelles que financiere ou de formation réelle.
RBLAPLUME