Pourtant, un État du continent Européen…
La Transnistrie est coincée entre l’Ukraine te la Moldavie. Superficie 4 163 km. Capital Tiraspol. 160 000 Habitants.
Coincée entre la Moldavie et l’Ukraine, cette république autoproclamée ne figure sur aucune carte officielle. Elle fonctionne pourtant comme un État à part entière avec ses institutions, sa monnaie et ses postes frontières. Reportage au cœur d’un territoire méconnu, où passé soviétique et aspirations diverses dessinent un avenir en suspens.
Le poste-frontière surgit au bout d’une route secondaire bordée de peupliers. Le douanier, seul dans sa guérite, tend un document tamponné à la hâte avec seulement une date d’entrée et de sortie. Le passage vers celle que l’on nomme officiellement « République moldave du Dniestr », plus connue sous le nom de Transnistrie, se fait en bordure du droit international. Sur la route qui mène à Tiraspol, quelques silhouettes militaires rappellent que les soldats russes sont toujours stationnés là.


Avec ses 160 000 habitants, la capitale, Tiraspol, concentre le pouvoir d’un État non reconnu, mais solidement structuré. Son centre-ville s’étend autour de l’avenue du 25-Octobre, artère principale bordée de bâtiments administratifs à l’architecture brutaliste, de façades uniformes et de trottoirs déserts. Le président, Vadim Krasnoselsky, y entame un second mandat sans véritable opposition. Ancien officier formé à Kharkiv, ce nostalgique du tsarisme, admirateur du dernier empereur Nicolas II, incarne une forme d’autorité tranquille. L’indépendance reste son objectif affiché, plus que l’adhésion à la Russie, qui compliquerait les échanges commerciaux avec l’Europe ou l’Asie via le port d’Odessa, distant d’à peine 90 kilomètres.
UN SYSTÈME VERROUILLÉ
Dans l’économie transnistrienne, quelques grands acteurs concentrent les leviers essentiels. Parmi eux, le groupe Sheriff, fondé par Victor Gusan, passé par le KGB, occupe une place centrale. De l’alimentation à la finance en passant par les médias ou la production de cognac, ses entreprises trustent de nombreux secteurs de l’économie. Discret, mais omniprésent, son fondateur est aussi président du club de football de Tiraspol.
Dans les campagnes, la concurrence est rude pour les agriculteurs. Les circuits d’approvisionnement restent largement dominés par les enseignes du groupe, qui privilégient des produits bon marché importés. De part et d’autre de la route, des petits producteurs vendent fruits et légumes à la sauvette, dans une économie parallèle tolérée. La circulation de l’argent, les salaires et les aides sociales dépendent souvent d’institutions locales, réduisant les alternatives pour une population peu mobile.
NOSTALGIQUES DU TEMPS PASSÉ
Les mémoires restent vives en Transnistrie. Alexander, un ancien soldat, a transformé son garage en musée privé. Casques, uniformes, armes désactivées, autant de vestiges d’une époque qu’il estimait glorieuse. Né à Odessa, il avait combattu durant la guerre de 1992 contre la Moldavie avant de s’installer à Tiraspol, convaincu que son pays devait rester fidèle à l’héritage soviétique. « Ce garage, c’est mon jardin secret », confiait avec émotion celui qui est malheureusement décédé peu après ce reportage.
Autrefois comptable d’un kolkhoze, Svetlana habite à la périphérie de la capitale, dans le village de Blijnii Hutor. Elle partage ses journées entre son potager et l’école où elle entretient les espaces verts. Sa pension, complétée par un petit salaire, lui permet de vivre simplement. Parfois, quelques paniers de cerises ou de tomates sont disposés devant la maison. Les passants s’arrêtent, échangent quelques mots, repartent avec des fruits. Le jardin, bien tenu, fournit de quoi nourrir et arrondir les fins de mois.
LA CULTURE RUSSE AU CŒUR
Dans le village de Parcani, également à la périphérie et où se sont installés des colons bulgares au XIXe siècle, Lydia vit seule depuis que son mari n’est plus là. Ancienne enseignante de russe, elle a dû apprendre le bulgare pour échanger avec ses voisins. Ses enfants vivent désormais en Russie et les voyages se sont espacés. Depuis sa cuisine, elle se souvient des 80 personnes présentes à l’enterrement. Elle évoque ensuite ses lectures, dont Sergeï Essenine et Alexandre Blok, deux poètes russes majeurs qui lui rappellent « de doux souvenirs ».
La bibliothèque municipale de Kista-kany, plus au nord, est tenue depuis 2005 par Natalia. Par principe, elle lit exclusivement des romans russes. Son bureau, installé dans un ancien centre de jeunesse soviétique, est bordé d’étagères métalliques. Ici, le débat sur l’usage de l’alphabet latin, réclamé par une partie de la population moldave, reste sensible. « La littérature russe rend hommage à la patrie, c’est ce qui me réconforte », glisse-t-elle au détour de la conversation.
ENVIES DE CHANGEMENT
Chez les plus jeunes, les aspirations divergent. Veronika, qui partage un atelier avec son mari peintre et un couple d’artistes musiciens, ne se fait pas d’illusions sur les perspectives locales. « L’avenir est ailleurs », pense-t-elle. L’Europe attire, la Russie ne fait plus rêver. Mais pour beaucoup, partir reste hors de portée. Le gouvernement roumain, de son côté, mise sur la carte identitaire en proposant passeports et aides financières aux jeunes roumanophones du pays. Une stratégie de soft power que la Transnistrie peine à contrer.
Non loin de la forteresse de Tighina, à Bender, sur la rive droite du Dniestr, Julia est maman d’un bébé depuis quelques mois. À 31 ans, elle fréquente l’église Alexandre Nevski, où elle a prévu de baptiser son enfant. Son mari travaille au Canada. En attendant de le rejoindre un jour, elle s’organise avec l’aide de son entourage. « Je suis bien ici, mais je sais que ma vie sera meilleure là-bas », dit-elle simplement.
Dans les rues de Tiraspol, le quotidien suit son cours. La télévision reste la principale source d’information de la population, dominée par des chaînes pro-russes. L’Ukraine est proche, mais le conflit semble lointain. Les habitants continuent à cultiver leurs potagers, à faire du vélo sur les quais ou à profiter de la plage urbaine lorsque le soleil est au rendez-vous. Dans ce pays qui n’existe pas officiellement, chacun compose avec l’incertitude en fonction de ses ressources et de ses attachements. Dans la perspective de changements qui ne paraissent pas sur le point de venir, la société continue de naviguer entre deux mondes, dans un temps qui parait suspendu.
Revue Animan. (suisse)