… est sous pression maximale.
Cet article, bien que venant de Suisse et portant sur le prix des médicaments, souligne que les laboratoires répercuteront les coûts supplémentaires partout dans le monde, affectant ainsi, entre autres, la sécu française et l’accès à ces médicaments dans certains pays. MC
Fin juillet, Donald Trump a fixé un délai de 60 jours aux grands fabricants de médicaments pour baisser leurs tarifs de 30% à 80% aux États-Unis. S’ils ne se plient pas à cette exigence d’ici au 29 septembre prochain, les surtaxes douanières sur les produits pharmaceutiques pourraient atteindre jusqu’à 250% dans le futur. Des droits de douane massifs menacent ainsi le secteur le plus important des exportations suisses outre-Atlantique, exempté jusqu’ici des taxes de 39% frappant les produits helvétiques depuis le 7 août.
Lors de son premier mandat (2017-2021), le président étasunien avait déjà tenté de faire diminuer le prix des médicaments, sans succès.
Pourquoi les médicaments sont-ils plus chers aux États-Unis qu’en Europe et en Suisse ? Quelle est la marge de manœuvre des entreprises pharmaceutiques ? Seraient-elles réellement impactées par des droits de douane élevés ? Et l’économie helvétique ? Éléments de réponse.
- Le système étasunien fragmenté
Aux États-Unis, les fabricants de médicaments fixent plus ou moins librement leurs prix. Contrairement à la majorité des autres pays riches, notamment en Europe, les tarifs ne sont pas régulés ou plafonnés au niveau national. Aucun organe central ne négocie les prix avec les laboratoires pharmaceutiques, une tâche qui incombe en Suisse à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Conséquence : les fabricants négocient individuellement avec des dizaines de milliers de régimes d’assurance maladie.
Dans d’autres pays, l’autorité centrale peut décider d’accepter ou non le prix proposé par les entreprises pharmaceutiques. Ce n’est donc pas le cas aux États-Unis.
- Des prix beaucoup plus élevés
Conséquence, les tarifs aux États-Unis sont nettement supérieurs à ceux pratiqués dans les autres pays les plus riches. Une analyse de la société américaine de conseil et de recherche Rand Corporation publiée en 2024 et basée sur des statistiques de 2022 l’atteste. Cette étude a comparé les prix des médicaments sur ordonnance aux États-Unis à ceux de 33 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Résultat : les prix américains sont 2,78 fois plus élevés que la moyenne des pays pris en compte et 2,19 fois supérieurs à ceux de la Suisse.
« Notre manque de cohésion dans les négociations est l’une des principales raisons pour lesquelles nous payons plus cher que les autres pays », a déclaré au « New York Times » Stacie Duset-zina, experte en politique de santé, pour expliquer ces écarts.
Prenons un exemple : les médecins étasuniens paient certains médicaments en avance. Et au moment de se faire rembourser par Medicare, le programme d’assurance maladie pour les plus de 65 ans et les personnes souffrant de handicap, ils envoient une facture au prix du médicament majoré d’un pourcentage sur ce montant. Ainsi, plus le médicament est cher, plus le remboursement rapporte aux médecins. Les « pharmacy benefit managers » (PBM), des intermédiaires qui négocient avec les fabricants au nom d’assureurs maladie ou de grands employeurs, sont également davantage rémunérés si le prix du médicament est plus élevé.
Autre raison évoquée : les laboratoires pharmaceutiques parviennent à prolonger le monopole des médicaments en accumulant des brevets liés à « des inventions qui ne sont qu’indirectement liées au médicament », écrit le « New York Times ». Cette pratique retarde ainsi l’arrivée des génériques sur le marché.
- Obtenir les prix de la « nation la plus favorisée »
Le 12 mai dernier, Donald Tramp a signé un décret intitulé « Offrir aux patients américains des médicaments aux prix de la nation la plus favorisée ». Le 31 juillet, il a envoyé une lettre à 17 géants de l’industrie pharmaceutique, dont les firmes helvétiques Novartis et Roche (via sa filiale américaine Genentech), pour leur demander de baisser, avant le 29 septembre, le prix de leurs médicaments vendus aux États-Unis au nom de la clause de la nation la plus favorisée.
Cette clause est un principe de non-discrimination essentiel du commerce international. « Les meilleures conditions d’accès accordées à un pays doivent être automatiquement accordées à tous les autres participants du système commercial », décrit l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
« Dans ce cas, cette clause permet à Donald Trump de prétendre que le prix des médicaments aux États-Unis doit être égal au prix le plus bas en Europe ou en tout cas sur les marchés occidentaux », nous explique Valérie Junod, professeure aux universités de Lausanne et Genève spécialisée entre autres en droit de la santé et des médicaments.
« La baisse de prix serait donc potentiellement plus importante que les 80% demandés par Trump aux entreprises pharmaceutiques », souligne-t-elle en référence aux prix nettement supérieurs aux États-Unis par rapport aux autres pays riches.
- Quelle marge de manœuvre ont les pharmas suisses ?
En réalité, cela fait plusieurs mois que les sociétés pharmaceutiques sont mises sous pression par Donald Trump. En réaction aux menaces du président étasunien, Novartis a annoncé ce printemps des investissements de 23 milliards de dollars sur cinq ans aux États-Unis, afin de créer ou étendre plusieurs sites de production et de recherche.
Le groupe suisse entend couvrir l’intégralité de la demande étasunienne avec une production autochtone. De son côté, Roche va investir 50 milliards de dollars sur la même période pour renforcer et moderniser sa production sur le sol étasunien.
Des spécialistes estiment que les deux géants suisses de la pharma possèdent une marge de manœuvre confortable en cas de baisse des prix aux États-Unis. Sur les cinq dernières années, le bénéfice net moyen de Novartis et Roche avoisine les 13 milliards de francs chacun.
« Les firmes pharmaceutiques réalisent une grande partie de leur chiffre d’affaires aux États-Unis. Leur marge bénéficiaire y est beaucoup plus importante que dans les autres pays, donc elles seraient capables d’absorber une éventuelle diminution des prix », abonde Valérie Junod. Pour l’heure, les fabricants ne semblent toutefois pas disposés à baisser leurs prix.
Bien que les pharmas produisent déjà une part importante de leurs médicaments aux États-Unis, des droits de douane de 250% auraient un impact considérable. « Les entreprises produisent beaucoup sur le sol américain, mais il y a encore énormément de médicaments qui sont exportés. Par exemple, des médicaments innovants, presque personnalisés, sont parfois fabriqués dans un seul site et sont souvent exportés », précise Michèle Sierro, porte-parole d’Inter-pharma, l’association des entreprises pharmaceutiques suisses.
Florian Papilloud. Le nouvelliste (suisse) 18/08/2025
Trump a raison. Les prix des médicaments sont trop arbitraires