Le récit d’après

L’orsque, nous sortons de l’obscurité, nous nous trompons en pensant que nous allons trouver la lumière, ce n’est pas le cas, souvent le pied de la montagne est plus authentique que le sommet et le sommet n’est rien d’autre que de l’espace, du vide, quelque chose qui n’existe pas, qui ne personnifie rien, c’est dans le fond quelque chose d’incertain et de vain.

C’est comme ça que j’étais quand j’ai été libérée de l’hôpital psychiatrique, et puis, ultérieurement, de la mort.

On parle beaucoup des événements qui se produisent après la mort et, en fait, nous en portons l’héritage dans notre vie. Les pythagoriciens étaient enterrés pour mourir face à leurs ambi­tions, à leurs désirs, et nous aussi étions initiés à un mystère, de ceci je suis raisonnablement convaincue.
Mais comment ai-je débarqué sur les rives de la mer Ionienne, cela est peut-être digne d’un commentaire d’Ulysse, et par quelle sage incitation mais aussi par quel sacrifice j’y suis parvenue, cela aussi est mystérieux et éloquent, comme est éloquent l’accomplissement du destin. Les vents et les voiles de mon imagination étaient superbes, j’étais ravissante, j’étais une reine magnifique et abstraite et le goût de la chair m’enivrait mais les bacchanales venaient de s’achever du fait de mes années désormais limitées.

Je suis tombée amoureuse d’un poète qui était à mes genoux depuis toujours avec sa petite et ravissante lyre, obéissant aux lois de mes yeux. Vivant sur les îles Éoliennes, nous étions presque des compatriotes, mais pas au point de ne pas remarquer que le bronzage de nos fronts était différent.
Ce troubadour était beaucoup plus âgé que moi et beaucoup plus sage, mais moi, qui étais encore dans l’époque de la divinité et de la jeunesse, je ne voulais pas user de cette sagesse, mais seulement profiter de son chant qui était encore jeune et frais et bienfaisant pour les membres et les oreilles.
Bref, je suis tombée amoureuse de Michele Pierri, entraînée d’abord par quelque chose de profondément courtois et ensuite par l’aile pure du jeu métrique, de sorte que notre mariage fut apologétique, envahi par des philtres de mimosa, terrifié d’apparaître comme un mariage qui ne soit pas royal et puis il y a eu un accroissement progressif de syllabes embrassées sur nos lèvres qui se mêlaient et s’entremêlaient lors de nos conciliabules d’amour.
[…]


Alda Merini. Extraits – Recueil « Confusion des étoiles ». Ed. Seghers.


Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.