L’asile…

Islamophobie, transphobie, homophobie, grossophobie, et j’en passe :
la phobie est un mot qui s’est imposé.

Le monde des « phobes » est un asile plein de malades inquiétants et dangereux. Mais ces malades-là, il ne s’agit pas de les aider, de les soigner, si possible de les guérir. Il s’agit de les traquer, de les dénoncer et, si possible, de les éliminer. On craint sans doute qu’ils soient contagieux, et peut-être le sont-ils : la peur ou le mépris des autres est un mal à peu près aussi répandu que la peste en son temps.

La phobie désigne d’abord une anomalie mentale, de l’ordre de la névrose. Elle se caractérise par une répulsion incontrôlable envers un type d’individu, d’animal, de situation, d’objet, d’odeur. Le dictionnaire m’apprend que Charles Péguy, pour discréditer Lucien Herr, le bibliothécaire dreyfusard et antimilitariste de l’École normale supérieure, écrivit qu’il avait la « phobie » des soldats.
Ça n’est pas étonnant : Péguy était un polémiste et un obsessionnel. Quand j’étais jeune, je n’entendais jamais ce mot. Il semblait réservé aux psychiatres, psychanalystes, psychologues. Les autres ne l’appliquaient qu’aux lieux clos et, plus rarement, immenses : claustrophobie, très courant, et son contraire, plus savant, agoraphobie.
À propos des araignées ou des serpents, on disait simplement qu’on en avait peur ou qu’on ne les supportait pas. « J’ai la phobie des quiches aux poireaux et des moustachus », je n’ai entendu ce genre d’expression à la con qu’à la fin des années 1980. La psychologie, et sa boîte à outils lexicaux, était entrée dans les grandes surfaces.

Neige noire

Dans 1984, le roman d’Orwell, la « pire chose du monde » pour Winston Smith, celle qu’il va devoir affronter dans la salle 101, ce sont les rats. O’Brien, le bourreau idéologique de Smith, qui s’apprête à lâcher un rat sur le visage de celui-ci, lui dit : « Il y a pour chaque individu quelque chose qu’il ne peut supporter, qu’il ne peut contempler. Il ne s’agit pas de courage ni de lâcheté. Quand on tombe d’une hauteur, ce n’est pas une lâcheté que de se cramponner à une corde. Quand on remonte du fond de l’eau, ce n’est pas une lâcheté que de s’emplir les poumons d’air. C’est simplement un instinct auquel on ne peut désobéir. Il en est ainsi pour vous avec les rats. Vous ne pouvez les supporter. »
Cette bonne définition de la phobie éclaire sur la confusion actuelle. Ce que ses utilisateurs appellent phobie, c’est moins une maladie qu’une passion ordinaire : la haine. Une partie de la sociologie a contribué à ce mélange. Les réseaux sociaux l’ont battu en neige. J’appellerai volontiers celui-ci : la neige noire. Elle monte, elle monte, et ne fond presque jamais.

En 1959, Philip K. Dick publie une nouvelle, Recall Mechanism, dont le titre français, vingt ans plus tard, est Phobie or not phobie : Hamlet potache. Le récit fait écho à Minority Report, nouvelle écrite cinq ans plus tôt, dont Spielberg fera plus tard un bon film avec Tom Cruise. Paul Sharp est un haut fonctionnaire chargé de reconstruire certains États américains après une guerre nucléaire qui a tout dévasté et provoqué des mutations.
Par exemple, de gros rats meurtriers tissent maintenant d’énormes toiles, comme des araignées, entre les murs des maisons ; puis ils se jettent sur leurs proies humaines. Sharp se méfie des rats, analyse les cratères des bombes H, fait des projets agricoles et industriels. L’État dont il est originaire ne lui semble pas prioritaire : des fermiers locaux font pression sur lui pour qu’il change d’avis. Il résiste.
On le suit chez le psychanalyste d’État, car il a sans cesse peur de tomber. D’où lui vient cette phobie de la chute ? Une lampe spéciale permet à l’analyste d’entrer dans son inconscient. Il découvre vite que Sharp souffre d’une phobie dont la cause ne se situe pas dans le passé, mais dans l’avenir : il va être assassiné dans six mois par les fermiers. L’analyste ne peut rien dire, rien faire : Sharp est condamné.

S’il voyait ce qui l’attend, l’État le sauverait et l’utiliserait, comme dans Minority Report, pour voir les prochains crimes et arrêter leurs auteurs avant qu’ils n’agissent ; mais il n’est qu’un « pré-cog » (pré-cognitif) imparfait, donc inutilisable. Il vit dans un monde où, précise l’analyste, ce qui importe n’est plus l’origine de la phobie, mais sa « fonction ».
Dans notre monde, les phobies dont nous souffrons ne font peut-être qu’annoncer le sort collectif qui nous attend ; mais quelles sont leurs fonctions ?


Philippe Lançon. Charlie Hebdo. 30/07/2025


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