Confessions d’un escroc

Actuellement en Moldavie, Anthony, un Sarthois de 36 ans, fait l’objet de trois mandats d’arrêt pour des affaires d’escroquerie ou de tentatives d’escroquerie. Dans l’attente de sa possible extradition, il s’est confié sur son parcours

Contrairement à certains de ses confrères, Anthony ne s’embrasse pas de fausses pudeurs quand il s’agit de décrire ses activités : « Oui, je me considère comme un escroc même si je n’utilise jamais le mot » reconnaît-il. A 36 ans, il peut même se targuer d’être un escroc très recherché.

Actuellement en Moldavie, il fait l’objet de trois mandats d’arrêt émis par la France. L’un concerne une condamnation à cinq ans de prison pour avoir usurpé l’identité d’un procureur, l’autre fait suite à une incroyable arnaque autour d’une fausse start-up, le dernier est en lien avec ses activités sur le darknet, où il est soupçonné d’avoir proposé la création de fausses sociétés et la vente de comptes bancaires… Alors que la justice moldave doit bientôt se prononcer sur son sort, il ne se fait guère d’illusions : « A un moment, il va falloir payer la cuenta ! » Et celle-ci risque d’être salée.

Délesté de tout scrupule

« Me lever le matin sans avoir besoin de faire les comptes. » Lors de leurs investigations, les enquêteurs noteront toutefois un goût prononcé pour les voyages et les restaurants étoilés de la part de cet enfant d’un petit village de la Sarthe. Bac pro d’électronicien. Aspirations qui se cognent à un horizon bloqué à 1 200 euros par mois.

Lui voit la vie en grand, peu importe les moyens. Quitte à se délester de tout scrupule. Il monte sa première société à 19 ans. On lui propose l’assistance d’un comptable, il préfère s’en passer. « Je ne savais même pas qu’il fallait déclarer les salariés », raconte-t-il.

L’Urssaf le rattrape. Un jour de 2012, sa vingtaine de salariés trouve les portes closes. Durant la nuit, « le jeune patron voyou », comme le surnomme alors « Ouest-France », a vidé les bureaux et une partie des comptes. Il écope d’une condamnation avec sursis pour « banqueroute », assortie d’une « interdiction de gérer » de dix ans. « Impossible de travailler après cela », assure-t-il.

C’est le début d’un engrenage. Il devient alors un spécialiste du montage de fausses sociétés et des envois massifs de faux courriers. « Le taux de réponse tourne généralement autour de 1,5% », assure-t-il.

Exemple : il demande à de nouvelles sociétés, obligées de publier des informations légales, de payer pour cette publication, alors qu’elle est automatique et gratuite. Il envoie également un faux courrier signé du procureur de Poitiers à des clients d’une société placée en liquidation, leur promettant le remboursement de leur crédit moyennant des frais de dossier…

En 2020, à peine sorti de détention provisoire, il s’installe en Ukraine où vit sa compagne.

Depuis Kiev, il monte un de ses coups les plus fumeux.

Au printemps 2021, les avions sont cloués au sol à cause du Covid. A l’affût des opportunités, l’aigrefin crée une compagnie fictive pour toucher les aides d’État : Air Next. Et ça marche. Selon Tracfin (service de renseignement français), il aurait alors ouvert 17 sociétés pour un préjudice de 159 000 euros pour l’État. « La suite n’était pas préméditée, jure-t-il. Je voulais lancer quelque chose dans la cryptomonnaie et j’avais un peu de temps à tuer. »

Salaires jamais versés

Air Next se mue alors en une start-up ambitionnant de révolutionner le secteur aérien en permettant l’achat de billets via des cryptos. Le but ? Leurrer de potentiels investisseurs. Pour cela, Anthony soigne les apparences. Faux site web, faux documents financiers.

Sous l’identité de « Julien Leclerc, directeur de projet », il approche plusieurs cadres sur Linkedln. II se montre convaincant sur le projet, tout comme sur les salaires proposés (jamais versés). Une trentaine de personnes rejoignent alors ce qu’ils pensent être une future licorne (start-up valorisée à plus d’un milliard de dollars). En réalité, ils ne sont que des instruments pour rendre crédible l’arnaque.

Chaque lundi matin, l’escroc organise des réunions en visioconférence. Officiellement, Air Next est domiciliée avenue Montaigne, une adresse parisienne clinquante. En réalité, il s’agit d’un immeuble en travaux, ce qui permet au directeur de projet de justifier le télétravail.

Quant aux fonds propres, ils s’élèvent à… un milliard d’euros, selon une attestation de la banque Edmond de Rothschild. L’actionnaire unique est un prétendu entrepreneur de la tech coincé aux États-Unis à cause du Covid. Anthony se prend à son propre jeu : « J’avais presque l’impression d’être un vrai dirigeant de société. »

Une première levée de fonds récolte 120 000 dollars en quelques heures. Une deuxième est annoncée, mais une faute d’orthographe dans un document bancaire va révéler le pot aux roses : « Edemond » au lieu d’Edmond de Rothschild. « La faute à un clavier en cyrillique », selon Anthony. L’attestation bancaire est un faux, comme tout le reste.

L’Autorité des Marchés financiers signale les faits à la justice. Le 30 septembre 2021, « Julien Leclerc » envoie un message aux salariés d’Air Next : « Bonjour à tous, ceci sera une de mes dernières lignes. Sachez que j’ai apprécié vos personnalités et, dans une autre vie, j’aurais vraiment aimé faire ce projet avec vous […]. Lundi, je vais envoyer un communiqué pour vous laver de tout soupçon de complicité. »

Dans le même temps, il propose à un site spécialisé dans les cryptos de présenter celui-ci dans un communiqué comme étant à l’origine de la découverte de l’arnaque. Contre rémunération, bien entendu : « En gros, pour 1 000 dollars, vous récupérez les louanges de la cryptosphère. Moi, ça me paye ma bouteille de Dom Pé », leur écrit-il.

Les images des visioconférences vont permettre d’identifier Anthony. En octobre 2022, il est arrêté à la frontière entre l’Ukraine et la Moldavie. « J’avais prévu d’y prendre un vol pour me rendre à mon procès en France [dans l’affaire de l’usurpation de l’identité du procureur, NDLR] », affirme-t-il. Il fait un an de prison dans « le pire pénitencier d’Europe », selon lui. « Les très difficiles conditions de détention ont conduit les autorités moldaves à considérer que chaque jour de détention comptait double.

Juridiquement, il a donc déjà fait deux ans de prison », explique son avocat Philippe Ohayon. Remis en liberté sous contrôle judiciaire, Anthony assure avoir proposé à la justice d’indemniser les victimes d’Air Next. Un début de repentance ?

Durant sa détention, il a écrit deux livres sous son nom.
Le premier est un guide pour se défendre contre les usurpations d’identité.
Le second, un guide d’investissement où il se présente comme une figure renommée pour ses « stratégies d’investissement réussies sur le marché des cryptomonnaies ».


Vincent Monnier. Le Nl Obs N° 3176 – 31/07/2025


Une réflexion sur “Confessions d’un escroc

  1. bernarddominik 04/08/2025 / 13h44

    Un sacré bandit. Les logiciels permettent de faire des faux et même la signature électronique n’est pas fiable car facilement détournée. Pour tout document officiel délivré par l’état une banque un fond d’investissement … il devrait y avoir un QR code renvoyant à un site officiel de certification. Cela permettrait d’éliminer les faux.

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