Cette période suivit l’ordre dans lequel je m’en souviens, et je ne suis pas non plus le témoin idéal pour rapporter. Mais imaginons que ce fut à peu près ainsi :
[…] … les enfants des Sans Maison (1) vinrent au bidonville (2), cette fois escortés par un homme âgé, peut- être leur grand-père, qui, se servant d’un bâton comme d’une canne, les accompagna jusqu’au terrain.
L’homme s’assit sur un banc en bois avec la majesté des rois, majesté que nous n’avions jamais vue, mais imaginée. Et, une fois bien installé, dit d’une voix forte et rauque : « Vous pouvez jouer ici ».
Les enfants qui avaient apporté leur ballon l’écoutèrent et menèrent pendant un bon moment quelque chose qui ressemblait à un match de foot contre une équipe adverse qu’eux seuls pouvaient voir.
De leurs fenêtres, les voisins assistaient à la rencontre, sans oser répéter les paroles qu’ils avaient prononcées pour la Journée de l’Enfance. Ravaler leurs paroles — c’est je crois ce qui les dérangeait encore plus que cette visite inattendue. Le vieux leur inspirait un sentiment si oublié qu’ils ne le reconnaissaient pas et qui, du coup, les gênait : le respect. Le vieux débris dépenaillé leur inspirait du respect. Ils ne le comprenaient pas et à vrai dire n’en avaient pas tellement envie.
- C’est le Père Noël ? demanda le gamin du 4°D de sa fenêtre.
- Abruti, répondit le voisin du 2°A.
- Mon fils n’a rien d’un abruti, fit la mère de l’enfant tout en poussant ce dernier pour qu’il voie mieux le terrain.
- Mais c’est lui, ou c’est pas lui ? revint à la charge l’enfant, maintenant sous la table, plus intéressé par la possibilité d’obtenir un cadeau de Noël que par l’avis des autres.
- Ce n’est pas le Père Noël, c’est le vieux au sac, corrigea la fillette du 4°A.
Quand ils entendirent « le vieux au sac », ceux qui regardaient par la fenêtre tombèrent dans un trou de leur propre mémoire. Le vieux, dont on disait tant de mal aux enfants, était un des leurs. Quelqu’un qui, L’histoire s’était transmise de génération en génération : le vieux avait été « attrapé par le canal ». Comme d’autres étaient « attrapés par la rue » ou « la colline ». Donc « méfiance, méfiance ». Les enfants d’hier et ceux d’aujourd’hui écoutaient les yeux grands ouverts en avalant leur salive : tout avait un esprit qui, au lieu de nous protéger, était là pour nous « attraper ». Plus tôt, on le savait, mieux c’était : les dieux de la communauté suivaient la logique de la police.
Il y avait une seconde explication, qui était plutôt une suite de la première. Le vieux était le gardien des Sans Maison, une divinité d’argile qui portait la saleté du monde sur ses épaules. Qu’on l’appelle « grand-père » lui plaisait, et même si les siècles passaient et les Sans Maison se succédaient les uns les autres, il gardait son nom.
Dans son sac, il transportait de l’eau-de-vie qu’il donnait aux adultes les nuits froides. Et pour protéger les enfants qu’il appelait « mes petits gars », des couvertures récupérées dans les décharges qui, lors de la répartition des territoires, s’étaient également retrouvées en sa possession.
Le problème, c’étaient les nuits froides où ni l’eau-de-vie ni les couvertures ne suffisaient. Ces nuits-là, le vieil homme avait des crises de folie et rugissait, se frappait avec son bâton — et ceux qui passaient à sa portée — comme un animal malade. Il aurait voulu avoir un maître pour le prendre en pitié et lui tirer dessus afin d’en finir. Mais c’était un dieu et les dieux, outre qu’ils sont immortels, n’ont pas de maître.
- C’est le Père Noël, a répété la fillette du 4°A et nous les spectateurs, on a de nouveau prêté attention au match imaginaire. On a tous compris qui avait gagné.
- Allons-y, a dit le vieil homme, et il s’est levé à l’aide du bâton. Et ce « allons-y » signifiait : si les adultes n’ont rien dit maintenant, j’espère qu’il en sera de même quand les enfants reviendront seuls.
Ils sont partis tous les quatre — le dieu, la princesse, les deux princes — vers le bord du canal. Le même jour, les voisins sont allés chercher leurs propres bâtons. Je ne sais pas si c’était en hommage au vieux ou pour s’en prémunir au cas où il reviendrait.
Maria José Ferrada. « L’homme à l’affiche » (Extraits). Ed. Quidam

Un de ces livres qui vous reste dans un coin de votre tête. Son contenu n’est pas composé d’un tas de citations toutes plus belles et plus vraies les unes que les autres, non, juste un roman que l’on pourrait qualifier de société certes, mais qui contient malgré les descriptions sociétales, quelques moments d’évasion poétique. L’autrice est chilienne, un trait qu’il faut intégrer dans la lecture. MC
4ᵉ de Couverture
L’Homme à l’affiche – Maria José Ferrada
Ramon vit dans un bidonville. Du jour au lendemain, il accepte de s’occuper d’un énorme panneau publicitaire en bord d’autoroute. Et décide d’en faire sa nouvelle maison. Là-haut, il espère trouver dans l’air le sens des choses. On le tient pour fou. Seuls sa compagne Paulina et son neveu Miguel lui rendent visite.
Avec un humour acerbe et une connaissance approfondie de la psychologie de l’enfant (déjà à l’oeuvre dans Kramp), Maria José Ferrada dresse le portrait d’une société qui, au nom de la paix, n’hésite pas à recourir à la violence.
Comment trouver la lumière quand la cruauté et l’absurdité s’étendent comme un manteau sombre ? C’est ce à quoi certains personnages de ce roman tentent de répondre.