Ah, le « futal » garance

Disons-le d’emblée : l’homme n’était pas plus idiot que les autres Français de son temps. Bien sûr, en tant que ministre de la Guerre, on aurait pu espérer qu’Eugène Etienne le fût un peu moins, notamment sur les questions militaires. Mais voilà : cette fonction a surtout été pour lui l’occasion de prononcer, en 1913, cette phrase restée dans les annales pour sa cruelle absence de clairvoyance.

Etienne ne parle pas ici de mode, mais de guerre. Ce « pantalon rouge », c’est en effet celui porté par les fantassins français depuis le début du XIXe siècle — on l’appelle « garance » car cette teinte était obtenue à partir de la plante provençale du même nom. C’est joli, le rouge garance. Très « flashy », et bien visible de loin.

Ce qui fut une absolue catastrophe pour le premier million d’hommes envoyés au front à partir de juillet 1914. Rien que le 22 août 1914 — journée la plus meurtrière pour l’armée tricolore — quelque 27 000 Français tombèrent sous les balles ennemies.

Face à eux, les Allemands, qui avaient adopté l’uniforme feldgrau (gris-vert), n’en revenaient pas de leur candeur ! Précisons que cette inconséquence n’est pas la faute des experts de l’état-major : nombre d’entre eux avaient dit leur préférence pour des uniformes d’un vert assez passe-partout, nommés les « résédas ».

Des essais avaient même été effectués. Mais ils n’avaient convaincu ni le ministre Etienne, ni la presse, ni les Français. Ce n’était pas une question de goût, mais de vision de ce qu’est censée être une « vraie » guerre. « Pendant des siècles, les hommes ont souvent considéré que la guerre était, d’une certaine manière, un duel collectif : il fallait se battre face à face. […] Se cacher, et donc combattre masqué, serait déshonorant », analyse Gilles Aubagnac, conservateur de musée au ministère des Armées.

Eugène Etienne était persuadé que la marche vers Berlin serait courte, victorieuse et pleine de panache, qu’il fallait donc que la troupe au front ressemble à un défilé du 14-Juillet. Erreur funeste.

La guerre s’installe et elle sera là pour longtemps. Eugène Etienne n’a pas été tenu responsable de sa sottise. Aujourd’hui encore, le monsieur à grosses bacchantes a même sa statue, au fond d’un jardin parisien. Pas pour ses « mérites » militaires, mais parce que le natif d’Oran a été l’un des fondateurs du « parti colonial », ce lobby qui défendait bec et ongles la colonisation de l’Afrique.

Tout pour plaire, décidément. Quel infréquentable bonhomme


Nouvel Obs N° 3178. 14/08/2025


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