… Oui, en exemple… L’exemple de ce qu’il faudrait faire, d’autres, surtout ne pas faire.
Il a divisé, est sorti dans une boite, par la porte comme tous les humains.
Sans doute trouvera-t-il un locataire de tombe mitoyen à questionner, à bénir, à agonir comme il s’appliquait si bien à le faire.
Dire qu’à l’occasion, à l’occasion seulement et de très rares fois, j’ai regardé une de ses soirées interview, ou flanqué de son persifleur Baffie et de son magnéto Serge, il agressait sciemment le plus souvent une personnalité, en général consentante… le buzz fait des renommées, même éphémères, c’est toujours ça de gagné dans l’univers du show : chanteurs, comédiens, humoristes, écrivains, politiques… Le voilà parti avec ses démons à tout jamais, à moins qu’il ne s’exhibe en spectre… d’autres corbeaux viendront et seront dans la même lignée interrogatives, même posture. Le spectacle médiatique doit se poursuivre et fait les choux gras des actionnaires… MC
Il y a les journalistes qui s’effacent pour raconter la vie des autres et ceux qui en profitent pour briller. Thierry Ardisson, « l’homme en noir », était de la seconde catégorie. Une star de l’interview, devenue au moins aussi célèbre que la plupart des personnalités venues répondre à ses questions sur les plateaux de ses émissions.
Ce n’est pas bête, d’avoir choisi la couleur qui absorbe la lumière et la confisque. Vampire, diablotin ou confesseur, ça fait de vous un personnage. Surtout quand vous y allez de toutes les audaces, irrévérences et provocations, que vous aimez vous rendre tour à tour subtil et putassier, charmeur et blessant, captivant et révoltant.
Figure majeure de la télé depuis les années 1980, animateur, mais aussi écrivain, publicitaire, producteur, et « surtout concepteur », comme il aimait le souligner, Thierry Ardisson s’est éteint 14 juillet 2025 à Paris, des suites d’un cancer du foie.
Il naît le 6 janvier 1949 dans la Creuse, à Bourganeuf. Son père, ingénieur dans le BTP, trimbale la petite famille un peu partout (Algérie, Beaufortain, Annecy). « Je ne sais pas pourquoi j’ai tant détesté cette enfance, pauvre et nomade, confie-t-il à Télérama en 2002. Mes parents faisaient le maximum. Mais je sentais qu’il y avait une injustice, que je n’appartenais pas à ce monde. J’ai toujours voulu être connu et reconnu. »
Le jeune homme se rêve écrivain, mais ses premiers romans (Cinémoi en 1973, La Bilbe en 1975, Rive droite en 1983) ne sont pas tout à fait au niveau, et il y a d’autres moyens de se tracer un destin balzacien. En montant à Paris, par exemple, « avec ses dix-huit berges, cinquante balles en poche et des envies de tout bouffer », comme l’écrit Télérama en avril 1986, peu après ses débuts à la télévision.
La découverte du grand monde a été rude, ou disons noire. Trop d’héro et de cocaïne, de nuits de mauvaise ivresse, le fêtard tombe en dépression et part aux États-Unis, trois mois, en sevrage.
Puis il se découvre un talent, qu’il ne cessera d’exploiter jusqu’au bout : publicitaire. II a le sens de la formule («Lapeyre, yen a pas deux »…), sait choper l’attention, inventer des formats, comme ces spots de huit secondes pour les annonceurs fauchés.
Il fonde une agence sobrement nommée Business en 1978, ce qui permet de faire de l’argent mais pas de tutoyer les stars. Il glisse alors progressivement vers le journalisme, d’abord en presse écrite (Façade, L’Écho des savanes, Rock and Folk, il fondera même le magazine Entrevue en 1992), et trouve sa véritable vocation, l’interview télé, à l’âge de 36 ans.
C’est d’abord Descente de police, en 1985, où il met en scène une fausse interpellation musclée. Puis les productrices Catherine Barma et Marie-France Brière l’installent sur le plateau de Scoop à la Une, sur TFI. Les projecteurs, enfin, même s’il lui faudra du temps pour vraiment les aimer. « Les premiers essais ont été épouvantables, raconte-t-il à Télérama. J’avais les yeux cernés, je transpirais dès que j’avais le trac. Je n’y croyais pas une seconde. Comme souvent dans ma vie, j’ai plongé avant de savoir nager ».
Les années 1980, pour certains, sont celles de la flamboyance et des excès, l’époque où l’on peut faire de la télé en boîte de nuit. Ardisson anime Bains de minuit aux Bains Douches (1987-1988 sur la Cinq), puis Lunettes noires pour nuits blanches au Palace (1988-1990 sur la Deux).
La provoc, déjà, des « questions cons », déjà, et cette idée de parler aux vedettes comme à des potes de lycée. C’est ce qui fera son succès, essentiellement dans Tout le monde en parle, enregistré en semaine et programmé le samedi en deuxième partie de soirée sur France 2, à partir de 1998.
L’émission devient un rendez-vous incontournable pour tous types de personnalités — même politiquement peu recommandables —, des actrices de porno, des académiciens… qui abordent tous les sujets, surtout les plus intimes. Cas d’école, cette interview de Michel Rocard en 2001, où l’ancien Premier ministre est interrogé avec intelligence sur l’histoire des gauches, mais aussi confronté à ce genre de questionnement existentiel : « Sucer, c’est tromper ? »
Tout le talent d’Ardisson est là : qu’on aime ou pas, on en parle encore vingt ans plus tard.
C’est lui la star de son émission, lui le responsable des coups médiatiques et des dérapages, bien aidé par son « sniper » Laurent Baffie. C’est scotchant, au point qu’à cette époque pré-Internet et pré-#MeToo, on ne réalise pas toujours la violence exercée, en particulier sur les jeunes femmes, qu’elles soient actrices, chanteuses ou écrivaines. Lara Fabian, Mélanie Thierry, Lorie, Sara Forestier… elles sont nombreuses à subir de cruels numéros de misogynie, sous les rires gras des invités.
Plus tard, Baffie fera des excuses.
Ardisson, catho pratiquant, refusait les repentances. Mais pouvait apprécier les honneurs, comme la Légion décernée par Emmanuel Macron en 2024, qui suscita bien des indignations, dont celle de Christine Angot, elle aussi humiliée au point de quitter le plateau en pleine interview, en 2000.
Dans le même temps, le journaliste est aussi aux manettes de Rive droite/Rive gauche, sur Paris Première, un magazine culturel quotidien de quatre-vingt-dix minutes. Puis de 93, faubourg Saint-Honoré, où il invite une personnalité à dîner.
En 2006, le président de France Télévisions, Patrick de Carolis, lui demande de choisir entre les deux chaînes. L’animateur file chez Canal. Tandis que Laurent Ruquier prolonge Tout le monde en parle avec On n’est pas couché, le samedi à la même heure sur la Deux, Ardisson ressuscite son émission dans Salut les Terriens ! , en access prime rime sur la Quatre.
La concurrence durera quatorze années, jusqu’à ce que Vincent Bolloré supprime Les Terriens ! en 2019, à la suite de désaccords éditoriaux et idéologiques, racontés par Ardisson dans sa dernière autobiographie, L’Homme en noir (publiée en 2025).
Il gagne son procès cinq ans plus tard, empoche 2,9 millions d’euros. De quoi se mettre à l’abri, mais pas se relancer à l’antenne. Sa dernière tentative, Hôtel du temps, où il voulait faire revivre des stars disparues grâce à l’IA, ne dépasse pas trois numéros.
Mais pour avoir le dernier mot, cet obsédé du contrôle demande à son épouse, la journaliste Audrey Crespo-Mara, de filmer son combat contre la maladie et de retracer son parcours dans un documentaire diffusé sur TF1 deux jours après sa mort, La Face cachée de l’homme en noir.
Le point final d’une vie de télé débridée, dont tout le monde garde au moins un souvenir. D’une « oeuvre », comme l’animateur osait dire ? La compilation de ses interviews par l’INA, sur la chaîne numérique Arditube, pourrait le laisser croire.
De plus près, une partie ne passe pas l’épreuve du temps.
Michel Bezbakh. Télérama N° 3941-3942. 23 juillet 2025
C’est dingue comme notre époque aime la mise en scène. Le spectacle. En tout cas ça permet de cacher la misère et la nullité