Guerre d’egos…

… il fallait s’en douter : entre Donald Trump et Elon Musk,
les egos impériaux étaient voués à se froisser.

Le président de la première puissance mondiale et l’homme le plus riche de la planète avaient scellé leur union dans la violence de la campagne américaine, juste après la tentative d’assassinat du candidat républicain.

Leur divorce est finalement advenu moins d’un an plus tard, autour d’un désaccord irréconciliable sur la « Big Beautiful Bill » de Trump —une maxi-loi qui prévoit de ratiboiser les dépenses sociales tout en gratifiant les plus aisés d’un cadeau fiscal au prix d’une explosion du déficit public.

« Arrêtez tout », s’est égosillé le milliardaire sur son réseau social X, annonçant dans la foulée la création de son propre « Parti de l’Amérique ».

De son côté, le président américain a menacé d’expulser son meilleur ami d’hier vers l’Afrique du Sud, son pays d’origine, ou d’enquêter sur ses conflits d’intérêts — déjà largement pointés du doigt lorsque Trump l’avait nommé à la tête du Département de l’efficacité gouvernementale, le ministère de la tronçonneuse chargé de purger l’État fédéral de ses composantes considérées comme superflues ou déloyales.

Un rebondissement qui agit comme une diversion ?

« Malgré le feu d’artifice de leur guerre en ligne, il existe toujours une dépendance structurelle entre Musk et Trump, ne serait-ce qu’avec SpaceX [la société d’exploration spatiale de Musk, sous contrat avec le gouvernement américain, ndlr], tempère l’historien canadien Quinn Slobodian, spécialiste du néolibéralisme et auteur du remarquable Capitalisme de l’apocalypse (éd. Seuil, 2025). Et si Musk quitte la table, le cœur du projet, lui, demeure : « Le mouvement Maga 2.0 conjugue une obsession eugéniste pour le QI à une foi technologique dans l’intelligence artificielle, nouveau véhicule de la suprématie américaine ».

Si l’union de ces deux hubris a explosé en vol, c’est donc moins par divergence idéologique qu’en raison d’un désaccord tactique. L’administration reste traversée par des courants rivaux — des techno-libertariens aux ethno-nationalistes — mais tous partagent la même conviction : la démocratie libérale est un obstacle à enjamber. « Cette rupture pose la question du régime oligarchique aux États-Unis », analyse le sociologue Théo Bourgeron, coauteur d’un essai sur ce qu’il nomme « la finance autoritaire » « Qui détient le pouvoir ? On a parlé d’une « saoudisation » des États-Unis, en laissant entendre qu’une poignée de milliardaires dynastiques, à l’image des princes saoudiens, allaient présider aux destinées du pays.

La réaction de Trump montre aussi que l’appareil d’État conserve une autonomie et que les milieux d’affaires américains restent divisés. On est moins dans une oligarchie au sens strict que dans un régime à la russe ou à la chinoise, où des acteurs économiques puissants et possiblement concurrents se disputent les faveurs du pouvoir. »

Cette hétérogénéité apparente n’est pas un défaut de fabrication : c’est la matrice même du trumpisme, machine capable de transformer l’incohérence en force et le chaos en principe d’action. Faudrait-il alors interpréter les tensions avec Musk comme un signe de vitalité ?

Pour l’historienne Sylvie Laurent, qui vient de publier un livre éclairant sur l’histoire réactionnaire de la Silicon Valley « Trump est l’arbitre de différentes factions entre lesquelles il navigue selon l’impératif du moment. Comme Reagan avant lui, il est le socle d’une coalition baroque de toutes les droites, des fondamentalistes religieux aux néolibéraux, qui ne s’unissent que dans leur dévotion au chef » Et s’entendent sur l’essentiel : la poussée autoritaire est indispensable pour contenir les tensions sociales générées par la contre-révolution en cours à Washington.

Les récentes émeutes de Los Angeles ont d’ailleurs illustré ce durcissement, avec la mobilisation de la garde nationale pour mater la foule. Au coeur des affrontements : l’ICE, la police de l’immigration de Trump, une force de nervis en civil, visage masqué, qui multiplient les rafles au sein des communautés latinas pour expulser les sans-papiers au prix de terribles déchirures familiales.

Le patron de l’agence le proclame lui-même comme une raison sociale d’un cynisme irréel, il veut faire de l’ICE un « Amazon Prime des êtres humains ». Une véritable bureaucratisation de la cruauté. Au milieu des slogans hostiles, les manifestants en colère ont incendié les taxis autonomes Waymo, filiale de Google, miradors mobiles qui transmettent des données à la police. Au-delà du vandalisme s’exprime le refus d’un monde automatisé, sans recours, pensé par des ingénieurs démiurgiques qui programmeraient tout, mais ne répondraient de rien.

En vérité, résume Sylvie Laurent, « la résistance populaire, initiée à Los Angeles en réaction à l’arbitraire et à la violence d’État, est à ce jour le seul contrepouvoir substantiel ». En face, la force du système réside aussi dans ce qu’il dissimule. Pour mettre en œuvre sa politique migratoire, l’administration Trump s’appuie sur les outils de Palantir.

Créé avec l’appui financier de la CIA pour fournir à l’État et aux entreprises une infrastructure de surveillance prédictive fondée sur l’analyse massive de données, et valorisé aujourd’hui à plus de 300 milliards de dollars, c’est le vaisseau amiral de Peter Thiel, le principal artisan du virage réactionnaire de la tech américaine et parrain en politique de ID. Vance, le vice-président de Trump.
Son logiciel Falcon permet d’identifier et de traquer les individus à expulser tout en contournant les défenses des villes sanctuaires qui, comme en Californie, refusent de coopérer avec les autorités.

De quoi consolider un État punitif privatisé et arbitraire qui élimine toute possibilité de recours en droite ligne avec la sous-traitance d’une partie de la politique carcérale des États-Unis au Salvador, dirigé par Nayib Bukele, auto-proclamé « dictateur le plus cool de la planète ».

Comme pour boucler cette organisation façon start-up du pouvoir américain, Stephen Miller, le puissant chef de cabinet adjoint de Trump, a récemment été épinglé pour un possible conflit d’intérêts : il détiendrait jusqu’à 250 000 dollars d’actions dans Palantir, profitant ainsi d’un retour littéral sur investissement pour mettre en musique la politique migratoire de son chef.

Derrière cet agencement, une figure s’impose toujours plus : celle de Peter Thiel. « C’est un gérant de fonds, issu du capital-risque, qui cherche à conserver la meilleure position pour faire avancer son projet de subversion méthodique des institutions », selon Théo Bourgeron. Une mécanique diablement huilée.

Avec ou sans Elon Musk.


Olivier Tesquet. Télérama N° 3941-3942. 23/07/2025


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