… de la tolérance zéro
La « normalisation » du Rassemblement national engagée depuis plusieurs années par Marine Le Pen se poursuit à grands pas. Mais pas forcément comme elle l’aurait souhaité. Car désormais, c’est surtout aux yeux de la justice que le RN est devenu un parti comme un autre.
À savoir susceptible d’être pris les deux mains plongées dans le pot de confiture, bien loin de l’ancien slogan frontiste « Tête haute, mains propres ». La semaine dernière, pour la formation d’extrême droite, c’était plutôt « Gueule de bois, cul merdeux ».
Le 8 juillet, le parquet européen annonçait l’ouverture d’une enquête pour détournements de fonds du Parlement européen à l’encontre du groupe Identité et démocratie, dont faisait partie le RN pendant la mandature 2019-2024.
Le groupe est accusé d’avoir utilisé frauduleusement 4,3 millions d’euros de crédits de fonctionnement, distribués « indûment » à des associations proches des partis qui le composent. Le lendemain, à Paris, au siège du parti, ce sont les enquêteurs de la brigade financière que Jordan Bardella a vus débarquer dans son bureau, pour une perquisition dans les règles.
Motif : gros soupçons de financement illicite de campagne électorale, via un système de dons déguisés en emprunts. Enfin, le même jour, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) déclarait qu’elle n’avait rien à redire à la peine d’inéligibilité prononcée en première instance contre Marine Le Pen dans le cadre de l’affaire des assistants parlementaires du RN à Bruxelles.
Gueule de bois et cul merdeux
« Cela commence à faire beaucoup », s’est ému l’avocat du parti. En effet, surtout si l’on y ajoute les enquêtes pour corruption active et passive, détournement de fonds publics ou prise illégale d’intérêts, ouvertes par les parquets locaux contre des maires ou des élus RN à Fréjus, Perpignan, Marseille… L’extrême droite ayant par nature beaucoup de mal à concevoir que la justice puisse être éventuellement indépendante, les cadres du parti y voient sans surprise la main du « Système », crient au « harcèlement », à la « persécution », aux « basses œuvres », aux « magouilles ». Bardella va même jusqu’à dénoncer « une atteinte grave au pluralisme et à l’alternance démocratique ». Rien de moins.
Certes, quand on prétend incarner le « changement » et le « coup de balai », c’est agaçant de se voir aussi clairement jeté dans le panier commun du « tous pourris ». Toutefois, les élus du Rassemblement national auraient tort de s’inquiéter outre mesure pour leur crédibilité dans les urnes. Il n’y a guère que dans les pays scandinaves où la corruption et la prévarication sont de graves péchés politiques aux yeux des électeurs, qui ont volontiers la mémoire courte et sélective.
C’est d’autant plus le cas à l’heure où chacun préfère croire en sa propre « vérité » plutôt que d’admettre une réalité pourtant indiscutable. De même que, le cul sur le gril, on s’obstine à nier ou relativiser les causes premières du réchauffement climatique – les activités humaines -, beaucoup choisiront d’imaginer que Le Pen, Bardella, Aliot, Rachline ou d’autres sont des martyrs du « Système » et des « juges rouges ».
Aujourd’hui, le RN ratisse large, bien au-delà de son socle idéologique. Mais il demeure un parti historiquement d’extrême droite, populiste et complotiste, dont la rhétorique repose sur l’échafaudage de « vérités alternatives » – supprimez les immigrés et vous retrouverez le paradis terrestre, par exemple. C’est aussi pour cela que l’on vote pour lui.
Que le RN puisse être pris dans une tourmente judiciaire est rassurant pour l’état de nos institutions démocratiques. Mais ne préjuge pas du résultat des prochaines élections.
Gérard Biard. Charlie Hebdo. 16/07/2025