Femmes et les violences économiques.

Elle parle calmement d’une réalité scandaleuse.

Décrit avec des mots posés ce qui devrait tous nous sidérer, nous affoler, nous indigner. Mine Günbay évoque les violences faites aux femmes comme on évoque un territoire trop bien connu : avec précision, une colère contenue, mais, surtout, avec un sens aigu de la complexité. « Je suis issue d’un environnement familial très engagé. Chez moi, l’idée de s’impliquer pour le collectif faisait partie du quotidien. » Adolescente, à 17 ans à peine, celle qui est aujourd’hui la directrice générale de la Fédération Nationale Solidarité Femmes (FNSF) pousse la porte de sa première association.

L’engagement devient pour elle une boussole. Elle s’oriente vers les droits des femmes, déjà, mais aussi ceux des étrangers, l’accompagnement des personnes les plus éloignées de leurs droits… La politique l’appelle également : pendant huit ans, elle est adjointe à l’égalité femmes-hommes à la mairie de Strasbourg. Cette trajectoire l’amène naturellement à la tête de la FNSF.

Créée dans les années 1970, alors que les violences conjugales et intrafamiliales sont négligées sur le plan médiatique et judiciaire – pour ne pas dire recouvertes par une lourde chape de silence -, la Fédération s’est structurée autour des premiers centres d’hébergement d’urgence pour femmes victimes de ces violences. « Ces associations pionnières ont très tôt compris que pour agir, il fallait le faire collectivement », explique Mine Günbay.

Le 3919, numéro national d’écoute, voit le jour dans les années 1990.

En 2023, il a reçu plus de 100 000 appels. « Le 39 19, c’est souvent le premier point de contact. Il permet d’écouter, d’informer, d’orienter. » Mais derrière chaque appel, il y a une histoire complexe, souvent marquée par une myriade de maltraitances.

« On pense spontanément à la violence physique. Mais il y a aussi les violences verbales, psychologiques, sexuelles, administratives… et les violences économiques. Celle-là, on en parle peu, regrette la directrice générale de la FNSF. Pourtant, elle empêche concrètement les femmes de partir. » Contrôle tatillon des dépenses, interdiction de travailler, de posséder un compte bancaire à son nom, d’avoir même une identité administrative, privation de revenus, vol d’argent…

Cette forme de violence aux mille visages est insidieuse, diffuse, et encore largement méconnue, y compris des femmes elles-mêmes. « Certaines nous appellent sans même savoir qu’elles sont confrontées à des violences économiques. Elles n’ont jamais eu de compte à leur nom, n’ont jamais eu le droit de travailler… Cette dimension est pourtant centrale dans les mécanismes d’emprise. » Et elle est massivement répandue : parmi les appels reçus en 2023 par la FNSF, près d’un quart des femmes évoquaient, de près ou de loin, des violences économiques.

Face à ce constat, la Fédération a lancé en 2024 un partenariat avec le Crédit Mutuel pour permettre aux femmes accompagnées d’avoir accès à ce qui est un droit élémentaire, c’est-à-dire ouvrir un compte bancaire personnel, même sans avoir à fournir un justificatif de domicile, et avec une première année gratuite.

Un compte qui restera inconnu du conjoint, et parfaitement inaccessible car non rattaché au domicile conjugal, garantissant donc une vraie protection des revenus de la victime. La mesure est simple, mais elle peut tout changer. « Que les choses soient claires : beaucoup de femmes restent parce qu’elles n’ont pas les moyens financiers de partir. On ne peut pas parler d’émancipation sans autonomie financière », martèle Mine Günbay.

Ce dispositif est aujourd’hui disponible sur l’ensemble du territoire. « C’est une première étape. Il faut penser à la reconstruction des femmes aussi sur le plan économique. »

Mais pourquoi parle-t-on encore si peu des violences économiques ?

« Parce qu’elles ne laissent pas de traces visibles, et que les femmes elles-mêmes ont parfois du mal à mettre un mot dessus. » Même chose pour les violences sexuelles perpétrées au sein du couple. « Ce sont rarement les femmes qui vont dire d’emblée qu’elles ont été violées. C’est notre rôle, à travers l’écoute, de les aider à nommer ce qu’elles vivent. »

Ce travail s’appuie sur une conviction : la loi a aussi une fonction pédagogique. « La reconnaissance du viol conjugal [depuis 1990], par exemple, a été un tournant. Aujourd’hui, nous soutenons pleinement l’ajout explicite du non-consentement dans la définition pénale du viol. C’est fondamental pour rappeler qu’aucun contrat, pas même le mariage, ne donne un droit sur le corps de l’autre. »

Mais Mine Günbay déplore le retard des politiques publiques françaises sur des questions pourtant urgentes, notamment celle des féminicides.

En 2024, selon le collectif Nous toutes, 140 femmes en ont ainsi été victimes. « Il y a eu le Grenelle des violences conjugales en 2019, des plans d’action… Aujourd’hui, nous ne manquons pas de lois, nous manquons de volonté politique. » Mais encore ? La directrice générale de la FNSF plaide pour des moyens concrets : éducation à la vie affective et sexuelle dès le plus jeune âge, formation obligatoire des professionnels de police et de justice, renforcement des places d’hébergement, soutien accru aux associations… « Et surtout, il faut penser les politiques pour les femmes etleurs enfants. Aujourd’hui, les enfants sont encore trop souvent oubliés. » Tout comme sont omises certaines réalités de terrain.

Par exemple, lorsqu’on évoque les 140 féminicides de 2024, Mine Günbay invite à la précision : « Le chiffre du ministère de l’Intérieur, contrairement à celui du collectif Nous toutes, n’inclut pas les suicides forcés. Or, c’est essentiel de les prendre en compte. Derrière chaque chiffre, il y a une histoire, une femme, des enfants. » À ses yeux, le combat est encore long. Mais les lignes bougent. Les femmes parlent davantage. Les tabous se fissurent. « Ce que nous devons offrir, ce sont des portes de sortie. Et pour ça, il faut des moyens, de l’écoute, du temps… ».

Et elle ajoute : « Du courage ».


Une interview de Mine Günbay. Revue : Dividende sociétal. Juin 2025


2 réflexions sur “Femmes et les violences économiques.

  1. bernarddominik 08/06/2025 / 9h48

    Le problème de ce genre de solution c’est que le cas contraire se produit aussi. Et il peut poser problème face au fisc car s’il est caché au mari il n’est pas déclaré. Un ami a découvert que sa femme marocaine plaçait de l’argent à son insu au Maroc, argent non déclaré et donc il en partageait la responsabilité pour le fisc (solidarité des époux) et que de ce fait elle ne participait quasiment pas aux frais du ménage, dont un gros crédit pour leur maison. Il y a aussi des malhonnêtes chez les femmes. Quant au blocage des moyens financiers de l’épouse, si elle travaille je ne vois pas comment à moins de violence physique. Si elle ne travaille pas c’est le mari qui donne et donc contrôle. Je me méfie des conseils financiers de ce type dont les associations féministes n’assument pas les risques, notamment fiscaux et légaux (solidarité du mari sur un compte dont il ignore l’existence)

    • Libres jugements 08/06/2025 / 10h22

      Pour mes parents – mariage obligé, fin 40-cause naissance (moi) après l’exode – les rôles étaient basés sur l’ancestrale répartition des tâches et financement. Le mari allait « au charbon », la femme « s’occupait du foyer » (ménage, nourriture, habillement, éducation des enfants). Le détenteur des finances et sa distribution appartenait à celui qui gagnait cet argent. Ainsi la femme recevait chaque semaine une somme d’argent qui ne lui permettait aucun extra. Le couple ultra-disparate – elle est très belle, mais à l’éducation limitée pour cause de placement dans des institutions religieuses, lui, fils unique une base intellectuelle certaine – Ce couple a failli éclater après le départ des enfants, sauf que l’on ne divorce pas dans cette famille. Elle, en dehors de trois emplois de courte durée, n’a jamais réellement travaillé, aussi pour elle divorcée aurait été une catastrophe sociale.
      A la mort du mari, quelle ne fut pas la surprise de découvrir une importante réserve financière alors que l’un comme l’autre tout était compté au centime près.
      En conclusion ce ne fut pas le cas car nous, les enfants, avant de gérer cette découverte à fin d’assurer une retraitée fin de vie à notre mère. Mais combien de cas se présente tout autre.
      Michel

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