Le capitalisme triomphant peut-il continuer sur sa voie actuelle — viser des profits toujours plus élevés pour satisfaire des actionnaires toujours plus exigeants — ou peut-il se mettre aussi au service du bien commun ?
A l’heure où Donald Trump mélange allègrement les décisions publiques et les intérêts privés de sa famille ou de ses alliés politiques, la question peut sembler particulièrement naïve.
Pourtant, sur le terrain, des entrepreneurs se posent des questions et prouvent qu’un autre capitalisme est possible : exigeant et rentable, certes, mais plus utile à la société.
C’est la voie qu’a choisie Eric Delannoy. Cet entrepreneur militant a fondé Tenzing Conseil, un cabinet de conseil en stratégie qui entend casser les codes d’un secteur ultra-concurrentiel et lutter contre les discriminations de tous ordres. Aux géants McKinsey ou Bain, il oppose donc un modèle atypique.
D’abord, par ses méthodes de recrutement : il n’a pas embauché ses 65 consultants sur diplôme. Il est ouvert aux talents ignorés du système : étudiants de banlieue ou autodidactes. Ensuite, il consacre 5 % de ses profits à des missions sociales.
Enfin, il a choisi de placer 70 % du capital de son entreprise dans une fondation, qui lutte contre les discriminations avec les dividendes qu’elle reçoit. Et ça marche, à sa petite échelle : il a consacré un million d’euros depuis 2011 aux causes qu’il défend.
Eric Delannoy en a tiré un livre de management, « le Dividende sociétal » (Dunod, 2025). Son message est simple : le profit ne peut pas être une fin en soi. Un patron doit aussi améliorer la société, en lui reversant une petite partie de ses bénéfices, selon un mode qu’il choisit lui-même. Parce qu’un environnement social plus sain profite à tous, y compris aux entrepreneurs.
Parce qu’une entreprise engagée attire et retient mieux ses salariés : ils ne se demanderont plus pourquoi ils doivent se lever le matin. Et enfin parce que penser au bien commun va forcément enrichir intellectuellement les dirigeants. Leurs réflexions deviendront aussi une source d’innovation pour leurs affaires.
Voilà l’argumentaire, et il est convaincant. Pourtant, on sent bien que le passage à l’acte sera compliqué et que les patrons auront du mal à expliquer à leurs actionnaires que les dividendes financiers doivent être partagés avec des associations écologiques ou sociales…
Est-ce pour autant une utopie ? Non, puisque la loi Pacte de 2019 permet déjà aux entreprises françaises de se fixer des objectifs extra-financiers. Non, puisque le mécénat est déjà largement répandu — à une échelle qui reste modeste et souvent dans le domaine culturel — et que certaines entreprises vont déjà beaucoup plus loin sans se porter plus mal. Le Crédit mutuel Alliance fédérale consacre 15 % de ses bénéfices à des missions d’intérêt général, comme la reforestation. L’assureur Maif verse 10 % de ses profits à des projets écologiques.
Ce sont des mutuelles qui n’ont pas d’actionnaires à contenter ? Certes, mais elles pourraient réserver leurs bénéfices à leurs seuls sociétaires ou baisser leurs tarifs pour gagner des parts de marché. Le mouvement dépasse d’ailleurs les frontières. Au Danemark, un quart des entreprises comme le géant pharmaceutique Novo Nordisk, fabricant de l’Ozempic, sont liées à des fondations, qui financent des oeuvres sociétales avec leurs dividendes.
Pour Eric Delannoy, il ne s’agit pas d’exiger un reversement massif, ni obligatoire — car les entreprises feraient alors comme avec les impôts et chercheraient les moyens de l’éviter — mais d’atteindre une barre significative, comme celle qu’il pratique chez Tenzing.
« La BNP Pari bas a créé une fondation ambitieuse, avec un budget d’une centaine de millions par an… mais c’est moins de 1% de ses profits annuels. La vie des entreprises ne changerait pas si elles faisaient 5 % de profits en moins, et à l’échelle du CAC 40, ça représenterait 7 milliards d’euros par an pour agir : ce serait plus que le budget du ministère de la Culture ! » Combien vont oser le suivre sur cette voie ?
Claude Soula. Nouvel Obs. N° 3167. 05/06/2025