Nous avons tout détraqué, plus personne ne sait où trouver les commandes et comment les utiliser. D’ailleurs, qui le veut vraiment ? Les discours d’indignation eux-mêmes semblent d’hypocrites parades. Même l’impuissance paraît arrogante.
Le ravage numérique, climatique, économique et anthropologique est si radical que n’existent plus aujourd’hui que des divisions entre les humains : chaque conscience cherche ta mort de l’autre, et dans la chape d’extrême droite qui s’abat progressivement sur l’ensemble du monde, le spectre de la ségrégation ne cesse de faire retour.
L’économie-politique n’est-elle pas ségrégative ? Riches-pauvres, Nord-Sud : tout s’aggrave.
La guerre, qu’elle soit militaire, technologique ou médiatico-stratégique (sur fond de campagnes de fake, sur fond infectieux d’IA), est redevenue notre lot.
Existe-t-il des lieux où cet enfer que nous avons rendu possible s’arrête ? Peut-on encore respirer quelque part sur cette planète ? Je ne parle pas de géographie, mais d’esprit. Nos têtes sont bouffées par la toxicité que nous avons produite, et la prochaine étape dans l’anthropocène sera l’extinction de l’espèce humaine, auto-exterminée par sa propre rapacité.
Je crois pourtant qu’il y a un point en chacun de nous où cet enfer n’entre pas, où la société et ses réseaux n’ont pas de prise.
Ce point irréductible, on y est enfin seul avec soi-même, seul avec ce qu’il y a de plus seul au monde. Cette solitude qui gît tout au fond de nous, c’est l’indemne.
Étymologiquement, « in-demne » signifie : non-damné, qui échappe à la damnation, qui se soustrait à l’infernalité ambiante.
Voilà, c’est de cela que je parle : la dimension qui retourne l’invivable. Non pas ce petit supplément d’âme qu’on va chercher en regardant un film ou une expo au milieu du désastre, mais la pensée d’un retournement complet de nos représentations. Voir les choses depuis l’indemne, c’est sentir à quel point le langage, qui est, pour peu qu’on s’y engage, notre unique possibilité d’indépendance, modifie l’entièreté de ce qui se dit à travers le monde.
Aucune phrase n’est prononcée pour rien, tous tes énoncés pèsent dans la balance, et si la malfaisance l’emporte dans l’équilibre actuel des comportements planétaires, c’est parce que notre langage s’est laissé pourrir par les instances qui l’ont voulu, parce que nous acquiesçons. La destruction détruit, elle ne sait faire que ça.
Chaque phrase qui se conçoit comme puissance contraire, chaque nuance, chaque étincelle, chaque éclaircie verbale participe à la constitution d’une renaissance. Que celles et ceux qui sourient ou se moquent en lisant ces phrases interrogent leur manière de parler et d’écrire. Le ravage nous affecte jusqu’au plus profond de nos nerfs et dissout nos capacités verbales. Résister aux flux, se remettre à penser son langage, c’est reprendre vie.
Yannick Hune. Charlie Hebdo 11/06/2025