Vers toi

J’avais jadis une amoureuse,
Et puis vingt ans. Est-il besoin
D’assurer que ce temps est loin ?
Mais la jeunesse est oublieuse
Et se laisse circonvenir !
J’en ai porté la peine amère !
Mes amis, emplissez mon verre,
Je veux chasser ce souvenir.

En amour, comme en toute chose,
Ou mange en premier son pain blanc.
Le dard au cœur, l’épine au flanc
Après le miel, après la rose.
À mon tour, on m’a lait souffrir !
Ce fut une navrante affaire.
Mes amis, emplissez mon verre,
Car je ne veux pas m’attendrir.

Il s’agit d’une dame blonde,
Plus blanche qu’un jeune bouleau.
Son regard était un. flambeau,
Il était plus traître que l’onde.
Je n’y pense point sans frémir !
Mais je n’entends pas qu’on m’enterre.
Mes amis, emplissez mon verre,
J’ai besoin de me raffermir.

Vraiment ce vin est délectable !
Voyez donc, je reste debout ;
Or, on n’est pas ivre du tout
Tant que l’on n’est point sous la table.
Il faut sur pieds se bien tenir
Quand Bacchus fait tourner la Terre.
Mes amis, emplissez mon verre,
Dans l’oubli, je veux m’endormir.

J’ai fait depuis d’autres conquêtes ;
Ce fut un admirable accord :
L’esquif n’avait personne à bord,
Il pouvait braver les tempêtes.
Mon cœur a le soin de partir
Alors que je m’équipe en guerre.
Mes amis, emplissez mon verre :
Si mon cœur allait revenir !

Je ne sais, mais la douce ivresse
Qui s’échappe de vos flacons
Me couvre de ses blancs flocons :
C’est le duvet de ma jeunesse.
Vient-elle pour me rajeunir,
Drapée en son voile éphémère ?
Mes amis, du fond de mon verre
Qu’est-ce que je vois accourir ?

Ah !, c’est toi, ma douce Marie !
Toi, le printemps de mes amours.
Notre-Dame de bon secours,
Oh ! ne t’en va pas, je t’en prie !
Tiens, je tremble, et c’est de plaisir.
Je t’ai méconnue, dame chère !
Mes amis, je brise mon verre,
Je veux garder mon repentir.


Claudius Popelin. Recueil « Poésies » Ed 1889. Éd. Hachette ou la BNF.


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