« Les personnages du polar révèlent ce qu’il y a d’anormal dans la normalité »

Stéphanie Delestré, directrice de la collection « Série Noire » chez Gallimard

Comme les autres littératures populaires, le polar est un lieu de critique sociale. Du fait d’une écriture argotique ou poétique, ce genre contrevient aux langages convenus. Jean-Patrick Manchette, l’auteur de Nada et de Morgue pleine, avait écrit dans Hara-Kiri avant de publier dans la « Série noire », et avait tenu une chronique dans Charlie.


  • CHARLIE HEBDO : Le linguiste Roman Jakobson disait que le langage devient un cadavre quand il est coupé de sa fonction poétique. Dans les polars, il y a souvent des cadavres, mais le langage y est bien vivant. Où en est la langue dans la « Série noire » ?

Stéfanie Delestré : Ce qui est certain, c’est que, dans le polar et dans le roman noir, les auteurs, dont les sujets sont souvent très en prise avec la réalité contemporaine, ont besoin d’une langue très vivante pour en rendre compte. Ils la modèlent un peu en fonction de leurs besoins, de manière aussi à renouveler les codes et les archétypes du genre.

  • Alors, la collection suit les changements sociaux ?

On a vraiment des auteurs qui ont un langage et un style particuliers. Par exemple, Caryl Férey, l’auteur d’Okavango et de Grindadrâp, a une écriture très efficace pour l’intrigue et le romanesque, mais il a aussi de longs moments de poésie, qui l’aident à saisir l’atmosphère, très importante dans le polar. Il y a aussi Sébastien Gendron, qui est dans une sorte de décomplexion vis-à-vis de la langue, et d’une grande inventivité, qui fait un peu penser à San-Antonio, ou plutôt à Frédéric Dard. Je pense au roman Henua, qui se passe aux Marquises. L’auteur, Marin Ledun, a eu un vrai coup de coeur pour cet archipel ; il a commencé à apprendre le marquisien, il est vraiment très proche de son sujet. Dans le roman, ça donne un entrelacement du français et du marquisien.

  • On n’est plus dans l’argot de Marcel Duhamel, te créateur de la « Série noire », et d’Albert Simonin, l’auteur de Touchez pas au grisbi !, auxquels on pense encore quand on voit l’esthétique de la collection. Mais pour vous, ça reste important que les auteurs aient une langue verte ? Ou bien pouvez-vous aussi être intéressée par une langue classique pour un récit noir ?

Je pense que c’est plus compliqué : comme le roman noir emporte vers une critique sociale qui met un peu en scène l’envers du décor — et l’envers du décor, on sait qu’il n’est pas terrible — , les intervenants et les interlocuteurs, ceux qui révèlent ces dysfonctionnements, sont souvent des gens qui n’ont pas eu accès à la culture, à l’éducation. On n’est plus dans les bas-fonds des années 1950, mais on est quand même assez proches de gens normaux. Et comme les gens normaux, en général, n’ont pas fait l’ENA, on est dans une utilisation du langage qui est plus efficace.

  • La critique sociale, ça reste une dominante dans cette collection ?

Dans le polar français, oui. À l’étranger, c’est autre chose : dans les polars anglo-saxons ou scandinaves, on a du mal à trouver des romans qui soient un peu critiques, on a beaucoup d’histoires de flics, notamment chez les auteurs nordiques. C’est du policier, avec des mécaniques très bien faites, très efficaces, on tourne les pages pour savoir comment ça va se terminer, mais ce ne sont pas nécessairement des livres qui font réfléchir.

  • Dans le polar français, il y a eu des vagues : les fondateurs, et ensuite le néo-polar. Comment qualifieriez-vous la période actuelle ?

Ça, ce n’est pas de l’histoire littéraire, c’est de la construction a posteriori, pour ranger un peu les choses. Manchette lui-même refusait cette idée de néo-polar. Dans les années 1950, tout le monde ne faisait pas la même chose : Simonin et Le Bretonont fait parler d’eux parce qu’il y a eu les adaptations au cinéma, mais il y avait pas mal d’autres types de romans à l’époque, qui sont restés dans l’ombre.

  • Le roman noir nous donne accès à une expression de la pulsion de mort toute crue : à ce qui est d’habitude dissimulé ou sublimé. Ce genre est proche de la psychanalyse en tant qu’il donne une lecture de cette pulsion de destruction…

Là, en ce moment, il y a de quoi faire : par les temps qui courent, la pulsion de mort, elle n’est pas très sublimée.

  • Dans le polar, on a accès à ce pulsionnel et, en même temps, il y a une sublimation réussie, il y a une mise en récit, avec des personnages qui questionnent la construction sociale…

Oui, les personnages du roman noir révèlent l’anormalité de la normalité. Ils montrent comment ce qui a l’air de rouler ne roule pas du tout : la corruption, les dysfonctionnements multiples et variés des institutions. Mais c’est d’abord l’angle qui est particulier. Je pense à Caryl Férey, par exemple : ses personnages sont assez ordinaires, même s’ils sont militants de Sea Shepherd. Il y a des péripéties parce que c’est la forme romanesque qui veut ça, mais ce sont des gens assez normaux : un mec, qui soignait les dauphins dans un parc aquatique, s’est engagé dans une cause militante et part arraisonner un baleinier.

On est d’accord, ce n’est pas la vie de tout le monde, mais ça n’est pas non plus un surhomme : il a choisi de s’engager pour sauver les animaux marins, et il se retrouve sur une île des Féroé au moment où a lieu un grindadrâp, une tuerie rituelle des cétacés. Tout cela est parfaitement normal : les grindadrap sont une tradition, aux Féroé, périodiquement, on a le droit de rabattre des cétacés pour les massacrer. Ce n’est pas de la pêche, ça fait partie de la culture, c’est totalement insti­tutionnalisé.

Après, on peut avoir des choses à dire sur le sujet. Le propos de Férey, là où la fiction prend en partie le pas sur la réalité, c’est d’inventer une raison très mercantile à ce rituel. Raison inventée, mais qui pourrait bien être totalement réelle. C’est ce qui fait dire régulièrement que le réel dépasse la fiction.

D’ailleurs, le procès Sarkozy, en ce moment, c’est une vraie fiction, quand même, non ? Il y a des moments comme ça où le feuilleton du quotidien fait vraiment concurrence au romanesque, et en particulier au roman noir. Eh bien, les auteurs de la « Série noire », ils perçoivent ça en permanence : ils voient le mal partout.

  • La collection a 80 ans, quel est son secret ?

Ils ont frappé un grand coup en 1945 : ils ont fait une maquette dingue, dans l’épure, à une époque où les couvertures étaient chargées d’images. Quand il y a des « Série noire » sur une étagère, on les repère de loin. Et puis, le fait que ce soit la même famille depuis le débuta permis cette continuité. Les autres maisons d’édition ont beaucoup changé de patron, avec à chaque fois un changement de collection.


Propos recueillis par Yann Diener. Charlie Hebdo. 14 mai 2025


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