Y a-t-il un axe Washington-Moscou ?
Au cours des dernières semaines, la relance du dialogue entre les autorités américaines et le pouvoir russe a surpris, voire déstabilisé, nombre de capitales européennes. Des débats télévisés ressassent le soupçon d’une collusion entre des dirigeants que réunirait une commune idéologie conservatrice. Mais on peut s’influencer, s’admirer même, sans s’allier…
Messieurs Vladimir Poutine et Donald Trump partagent d’abord des aversions. L’un comme l’autre dénoncent le « wokisme », la cancel culture. Ensemble, ils déplorent le relativisme dont le combat des personnes trans — homosexuelles dans le cas de M. Poutine — serait autant l’aboutissement que le fer de lance. L’Union européenne, sa prétention à incarner les valeurs démocratiques et libérales font figure de non-sens qu’il faut neutraliser. Tous deux appellent à en revenir aux valeurs traditionnelles, aux hiérarchies « naturelles », qu’ils qualifient de « bon sens ». Chacun à sa manière imagine son pays ouvrir la voie à la régénération d’un Occident qui aurait sombré dans le nihilisme. Chacun rejette la démocratie libérale, revendique une autorité charismatique et conteste l’encadrement du pouvoir exécutif.
Des différences majeures tendent cependant à prévaloir. M. Poutine défend l’avènement d’un monde multipolaire dans lequel l’influence des États-Unis se limiterait au continent américain. L’importance que le président russe accorde à sa vision de puissances ancrées dans leur géographie comme dans l’histoire ressort dans l’entretien accordé le 8 février 2024 à Tucker Carlson. M. Poutine gratifia l’ancien journaliste de Fox News d’un long exposé sur l’Ukraine et sa vocation historique à intégrer le monde russe, slave et orthodoxe.
La doctrine « America First » (« L’Amérique d’abord ») de M. Trump oscille, elle, entre reconnaissance de la multipolarité, volonté de recentrage continental et réaffirmation d’une suprématie mondiale dopée par le pur rapport de forces militaire ou économique, et non plus la séduction des pays étrangers par le soft power (1).
Si les deux dirigeants entendent venger la puissance blessée de leur pays, leur perception de la grandeur nationale diffère.
En Russie, les intérêts matériels de la population sont en partie sacrifiés sur l’autel de la politique étrangère.
Aux États-Unis, le rapport de forces imposé aux autres États doit servir les Américains, notamment grâce au retour des emplois délocalisés ou à l’accès aux ressources. Du reste, M. Trump rejoue à l’international la compétition politique interne quand il s’en prend à des Européens trop alignés sur les options idéologiques du Parti démocrate.
Malgré des parallèles idéologiques, les deux projets politiques présentent des différences institutionnelles et sociétales notables.
Dans la vision poutinienne, l’État et sa haute fonction publique incarnent la nation. Ils sont une référence à laquelle les valeurs, les politiques ainsi que la société doivent se conformer.
Donald Trump rêve, lui, d’un pouvoir exécutif tout-puissant qui contrôlerait justice et armée, mais entend démanteler l’État fédéral américain, réduire drastiquement le nombre de fonctionnaires et déréguler l’économie nationale.
Du réalisme au cosmisme
Poutinisme comme trumpisme sont formés, par ailleurs, d’écosystèmes idéologiques où s’entrelacent des intérêts composites. Côté russe, le camp des « réalistes » réunit des partisans d’une grande puissance russe en dialogue avec l’Occident de MM. Trump ou Viktor Orbán — une source d’inspiration — et d’occidentalistes déçus. Mais, pour une autre partie de l’establishment russe, la Russie comme État-civilisation s’oppose par nature à l’« Occident collectif ». En outre, de nombreux Moscovites considèrent qu’il faut continuer à resserrer les liens avec le « Sud global » quelles que soient les perspectives de rapprochement avec Washington.
Côté américain, les vieilles élites républicaines néoconservatrices ralliées au trumpisme voient la Russie comme un adversaire historique. Elles continuent de plaider la cause ukrainienne, mais appuient les pressions de la Maison Blanche sur Kiev. […] En outre, pour tous les républicains restrainers (qui proposent de limiter les engagements des États-Unis loin de leurs frontières pour se concentrer sur des problèmes nationaux ou sur le continent américain), un potentiel accord de cessez-le-feu, voire de paix, ne signifie qu’une convergence de convenance, et en aucun cas une alliance entre Washington et Moscou. […]
Il faut […] évoquer les idées des « Lumières obscures » (Dark Enlightenment) qui séduisent aujourd’hui aussi bien M. Elon Musk que le vice-président James David Vance. Au sein de ce courant idéologique longtemps marginal qui conjugue idées neoréactionnaires et technofuturistes, on trouve entre autres M. Peter Thiel (l’un des premiers investisseurs de Facebook, cofondateur de PayPal, à la tête de Palantir Technologies) et M. Curtis Yarvin, un blogueur connu sous le nom de Mencius Moldbug, l’une des têtes pensantes les plus radicales du trumpisme (5). M. Yarvin avait proposé, en 2022, de donner à la Russie le champ libre sur le continent européen pour mener la réaction contre le libéralisme et, à terme, en finir avec la démocratie (6). Quant à M. Thiel, il s’inspire du cosmisme, un courant philosophique russe précurseur, à sa manière, du transhumanisme, qui projetait une humanité renouvelée par la conquête du cosmos.
Difficile de tirer des conclusions de ces convergences idéologiques, au demeurant fort éclatées. Les positionnements géopolitiques contraires de Moscou et de Washington atténuent la portée de ces accointances. […]
Les visions de Moscou et Washington divergent, sur leur rôle respectif sur la scène internationale ainsi que sur les rapports que l’Occident et le reste du monde devraient entretenir.
Du côté russe, on jubile de la contre-révolution lancée par M. Trump sans croire à un vrai rapprochement de fond avec Washington.
Du côté américain, la mouvance MAGA regarde une Russie fantasmée avec intérêt, si ce n’est admiration, mais ne représente pas l’ensemble des républicains, dont certains porte-voix ont rallié les objectifs de « L’Amérique d’abord » sans sympathie aucune pour la Russie. […]
Marlène Laruelle, Professeure à la George Washington University. Le Monde Diplomatique. Source (Courts extraits – nous vous invitons a lire l’original documenté)
1 Lire Philip S. Golub, « Les masques du « soft power » », Le Monde diplomatique, avril 2025.
2 Maggie Haberman et Tyler Pager, « How Zelensky’s Oval Office meeting turned into a showdown with Trump », The New York Times, 1er mars 2025.
3 Susie Coen, « Young, single men are leaving traditional churches. They found a more “masculine” alternative », The Telegraph, Londres, 4 janvier 2025.
4 « CNN speaks to Russian philosopher referred to as “Putin’s brain” on day of Trump-Putin call », Cable News Network, 18 mars 2025.
5 Jason Wilson, « He’s anti-democracy and pro-Trump : The obscure “Dark Enlightenment” blogger influencing the next US administration », The Guardian, Londres, 21 décembre 2024.
6 « A new foreign policy for Europe », Gray Mirror, 17 janvier 2022, ; cf. aussi « “Se préparer à l’empire” : Curtis Yarvin, prophète des Lumières noires », Le Grand Continent, 21 janvier 2025.
7 « Annual threat assessment of the US intelligence community », Office of the Director of National Intelligence, mars 2025.
Excellent article, il est visible que Trump et Poutine s’estiment.
Poutine joue serré, car sans la Corée du Nord son industrie serait incapable d’alimenter le front en obus.
Mais il veut une capitulation de l’Ukraine, ce qui implique l’acceptation de Trump. Déjà les européens ont fait marche arrière en reconnaissant que l’Ukraine perdrait des territoires en plus de la Crimée. Il ne leur reste plus à admettre que l’Ukraine ne rejoindra jamais l’UE et l’Otan et sera comme la Biélorussie un satellite de Moscou.