Les bonnes affaires du gendre de Trump

À la tête d’un fonds d’investissement qui finance activement l’expansion de colonies en Cisjordanie, Jared Kushner est le premier à avoir parlé de la « valeur immobilière » du bord de mer de Gaza

Honnêtement, Jared est un promoteur immobilier très talentueux. Mais je pense personnellement qu’il aime la politique plus que l’immobilier. Et il est très bon en politique. » Les mots sont de Donald Trump.

En mai 2016, le futur président vient d’apprendre sa victoire à la primaire républicaine et se laisse aller, devant les micros, à des confidences sur le mari de sa fille Ivanka. Une présentation mondiale pour celui qu’il nomme alors conseiller spécial à la Maison-Blanche. Jared Kushner emménage avec sa femme et leurs trois enfants à Washington.

La petite famille est une vitrine de l’Amérique trumpienne, blanche, riche. Tous deux partagent le même pedigree paternel, fait d’affairisme et de politique — promoteur immobilier, Charles Kushner a passé quatorze mois en prison pour évasion fiscale et subornation de témoin et a été nommé ambassadeur à Paris en 2024.
Ils ont reçu un empire immobilier en héritage et sont aussi ambitieux que leurs géniteurs. Jared sort de l’université Harvard, qu’il a intégrée peu après la donation de 2,5 millions de dollars de son père à l’institution. Ivanka, elle, a fait la Wharton School de l’université de Pennsylvanie, parle français et un peu tchèque.
Dans la première administration Trump, ils sont des Ken et Barbie plutôt inoffensifs, en apparence du moins, selon l’ex-ambassadeur de France aux États-Unis Gérard Araud : « Kushner a un côté pondéré et pragmatique qui rassure au premier abord. Mais au fond, il parle le même langage que son beau-père. Il en a la même vision simpliste, clanique et utilitaire. » Et partage le même goût du pouvoir.

En 2006, il a 25 ans quand il rachète « The New York Observer », un hebdomadaire qui soutiendra la candidature de son beau-père dix ans plus tard, contre Hillary Clinton. Alors que la démocrate accuse Trump d’antisémitisme, Jared Kushner raconte dans une chro­nique l’histoire de sa grand-mère juive ashkénaze, Rae. Une héroïne.
Quand les nazis arrivent dans sa ville natale de Novogroudok, en Pologne, elle doit nettoyer le sang après une exécution de masse. Elle a 16 ans. Dans le ghetto, Rae voit mourir sa mère et sa soeur. Elle s’échappe en creusant à la main un tunnel, mais tombe dans une embuscade. Son frère est tué. Elle survit dans les bois, avant de rejoindre un groupe de juifs résistants, jusqu’à la Libération. Elle passe alors en Tchécoslovaquie, puis en Italie, où elle obtient un visa pour les États-Unis avec son mari, Yossel, rescapé du même ghetto qu’elle.

« SUPER JARED »

Le destin de Rae a forgé l’identité des Kushner : judéité ancrée, pratique orthodoxe, fidélité à Israël. Ivanka Trump s’est convertie avant son mariage avec Jared Kushner, célébré en 2009 par un éminent rabbin ortho­doxe. Tous deux pratiquent le shabbat et vont à la syna­gogue. Ils sont aussi de grands partisans d’Israël, de son armée… et de ses colonies : entre 2011 et 2013, la fonda­tion de la famille Kushner, dont Jared est l’administra­teur, a versé 315 000 dollars à une association finançant Tsahal et plusieurs milliers à des colonies israéliennes, selon le quotidien « Haaretz ».
Jared Kushner connaît bien Benyamin Netanyahou, que son père, un intime, a soutenu financièrement pendant ses traversées du désert. Lors de ses passages dans le New Jersey, le lea­der israélien dort chez les Kushner et joue au basket avec Jared dans les allées du manoir familial.
Est-ce cette proximité qui pousse son beau-père à lui confier la mission — impossible — de négocier la paix au Proche-Orient ?
« Si tu ne peux pas [la] faire, personne d’autre ne le pourra », lui dit-il. Alors, « Super Jared », comme le surnomme « The New York Times », y va. Il négocie, en 2020, les accords d’Abraham, qui normalisent les relations diplomatiques et commerciales entre Israël, les Emirats arabes unis, Bahreïn et le Maroc.

Ces traités lui vaudront d’être parrainé l’année d’après pour le prix Nobel de la paix. Qu’importe s’ils ne règlent rien à la question palestinienne, à l’occupation d’Israël en Cisjordanie et ne disent pas un mot de la solution à deux États. Jared scelle là le premier objectif de son plan. Étape suivante : obtenir l’alliance entre l’Arabie saoudite et l’Etat hébreu, un « rêve » qu’il partage avec son « ami » Mohammed Ben Salmane, dit « MBS ».
Leur amitié a commencé avant même l’investiture de Donald Trump, alors que « MBS » n’était pas encore le prince héritier. Les deux hommes sont faits du même bois : « Ils se comprennent », avait commenté Donald Trump en 2018, ravi que le fonds souverain de l’Arabie saoudite se mette à financer des tournois dans ses clubs de golf.
« Ils partagent la même aversion des protocoles et la même vision un peu « simpliste » » de l’histoire, selon Umer Karim, chercheur associé au King Faisal Center for Research and Islamic Studies, à Riyad. Ils ont, surtout, l’amour des affaires et de l’argent : et pour que les affaires prennent, quoi de mieux que la paix ?

« TRANSACTION POT-DE-VIN »

Leur bromance survit à tout : au fiasco de l’interven­tion saoudienne au Yémen en 2015, et à l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, enlevé et démembré dans le consulat saoudien en Turquie en 2018. Pour défendre son ami, Kushner éteint le feu des critiques au Congrès, tout en maintenant les contrats d’armes ­110 milliards de dollars d’équipements vendus à l’Arabie saoudite.
En janvier 2021, après la défaite de Trump à la présidentielle, Jared Kushner passe à la dernière phase de son alliance avec le Moyen-Orient : il crée le fonds d’investissement Affinity Partners, dans lequel les Émirats et le Qatar injectent 1,5 milliard de dollars, et l’Arabie saoudite 2 milliards de dollars, via le Public Investment Fund, dirigé par… « MBS ».
Tout cela mal­gré les réserves des responsables du fonds, révèle le « Times ». Une « transaction pot-de-vin », selon Robert Weissman, président du think tank Public Citizen, pour qui « ce plan d’investissement résume la corruption de l’ad­ministration Trump et de la famille Trump ».

Jared Kushner, lui, crâne : « Ils me font confiance et veulent commencer à tisser des liens avec Israël. » « C’est tout l’objectif du clan Trump : faire de la politique pour faire des affaires, et inversement », analyse Romuald Sciora, de l’Institut de Relations internationales et stratégiques (Iris).
N’ayant plus de poste dans l’administration Trump II, Kushner peut se déployer dans la région. Car si Affinity Partners est partout (Brésil, Allemagne, États-Unis, Royaume-Uni, Serbie, Albanie), ses investissements les plus notables sont en Israël. En septembre 2023, ce fonds dépense 110 millions de dollars pour prendre 15 % des activités automobiles et de crédit du conglomérat Shlomo Group – le premier placement répertorié de capitaux saoudiens et qataris dans l’État hébreu.

Le 7-Octobre ne freine en rien les affaires d’Affinity Partners. Le fonds débourse près de 130 millions de dollars pour prendre une participation dans Phoenix Holdings. Ce poids lourd israélien des services financiers finance l’expansion de colonies et l’exploitation de leurs ressources, et fournit des prestations au ministère de la Défense et à la police israéliens. Le groupe détient notamment 8o % du Ramot Mall – centre commercial implanté dans la colonie de Ramot, à Jérusalem-Est – et des parts dans les supermarchés Yeinot Bitan, qui comptent trois magasins en Cisjordanie. Il soutient aussi, via plusieurs banques, des produits financiers destinés aux colonies de Betar Illit et d’Oranit.

Donald Jr et Eric, deux des fils de Trump, multiplient aussi les investissements dans la région. Ils vont construire une tour de 8o étages à Dubaï et lancer un nouveau golf au Qatar. Tandis que leur père devait recevoir en cadeau de la famille royale du Qatar un Boeing 747 lors de sa tournée dans les monarchies du Golfe. « Je ne suis pas du genre à refuser une telle offre [400 millions de dollars, NDLR1 », a-t-il déclaré, peu contrarié par le possible conflit d’intérêts et l’interdiction constitutionnelle pour un président américain d’accepter des présents de la part d’un monarque étranger.

Dès son retour au pouvoir, Donald Trump a levé les sanctions américaines contre les colons en Cisjordanie. Puis, il a suggéré de transformer la bande de Gaza en « Riviera », avec le déplacement forcé des Gazaouis vers l’Égypte ou la Jordanie. Des propos qui reprenaient ceux de son gendre, en février 2024 à Harvard : « Les propriétés en bord de mer de Gaza pourraient avoir une grande valeur, si les gens se concentraient sur la construction de moyens de subsistance, plutôt que dans des tunnels ou des munitions. »

La politique pour faire la paix. La paix pour faire de l’immobilier. Chez les Trump, c’est une histoire de famille.


Marie Vaton. Le Nouvel Obs. N° 3164. 15/05/2025


2 réflexions sur “Les bonnes affaires du gendre de Trump

  1. raannemari 22/05/2025 / 18h41

    Une famille de malfaisants. Pouah !

    • Libres jugements 22/05/2025 / 21h01

      Oui, tu as raison dans le monde des affairistes comme celui des gouvernants, il y a pléthore de malfaisants.
      Amitiés. Michel

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.