Le nouvel outil de propagande politique

Les événements traumatiques ne laissent pas seulement des traces physiques et psychologiques, ils marquent durablement ce que nous avons de plus intime : notre ADN. Des chercheurs américains et jordaniens se sont penchés sur le cas de près de 50 familles syriennes réfugiées en Jordanie. Certaines ont fui la violente répression du pouvoir d’Hafez al-Assad dans la ville d’Hama au début des années 1980. D’autres ont subi de plein fouet la guerre civile commencée en 2011. Comme groupe témoin, les scientifiques ont également suivi des familles syriennes ayant émigré en Jordanie il y a près d’un siècle, sans expérience directe de violences.

Les chercheurs ont utilisé des écouvillons de joue pour recueillir l’ADN de plus de 130 femmes, sur trois générations, pour y débusquer des traces de méthylation, un marqueur épigénétique. Très à la mode chez les scientifiques comme chez les charlatans, l’épigénétique peut être vue comme un trait d’union entre l’étude des quelque 23 000 gènes qui nous sont attribués à la naissance, dont nous n’avons aucune maîtrise, et l’influence de notre environnement et de nos expériences vécues sur la façon dont ceux-ci s’expriment. En particulier, plusieurs études réalisées sur des primates et des rongeurs montrent que, en cas de stress, des molécules à base de carbone se fixent aux molécules d’ADN et modifient leur comportement.

Débat scientifique

Ce marqueur épigénétique a ainsi été identifié dans 21 zones distinctes du génome des femmes ayant subi directement les conflits en Syrie, et dans 14 zones de l’ADN de leurs filles et petites-filles ayant grandi à l’abri des violences. Grâce à des enquêtes et des entretiens réalisés auprès des intéressées, les chercheurs concluent, dans Scientific Reports, que ces taux de méthylation sont proportionnellement liés au degré de violence et d’horreur auxquelles elles ont été confrontées. Autant de signatures qui n’ont pas été retrouvées dans le groupe contrôle de familles ayant fui la Syrie avant les conflits.

L’idée d’une transmission héréditaire de ces modifications de l’ADN liées aux traumatismes de guerre est loin de faire consensus au sein de la communauté scientifique. Pour les uns, au cours des premiers stades du développement des mammifères, le génome subit une sorte de réinitialisation de la mémoire, une « reprogrammation génétique » censée éliminer les marqueurs de méthylation de l’ADN lors de la fécondation. Pour d’autres, les marqueurs de traumatisme de guerre sont transmis de mère en fille à travers l’éducation. « On retrouve ces marqueurs épigénétiques chez la progéniture de souris maltraitées, y compris lorsqu’on empêche tout contact entre les deux générations, rappelle Ariane Giacobino, médecin généticienne, ancienne professeure à l’université de Genève et à celle de Pittsburgh. Il y a donc quelque chose qui nous échappe. »

Un atout pour les politiques ?

Que faut-il conclure du cas des réfugiées syriennes, qui révèle des effets similaires à ceux observés chez des enfants de survivants du génocide rwandais et de l’Holocauste ? « C’est une étude de qualité, faite sur trois générations, mais l’échantillon représentatif reste assez limité, et le marquage concerne des gènes dont on connaît très mal les effets, poursuit la généticienne. Personnellement, je n’ai pas attendu l’étude pour savoir que passer dans des camps de réfugiés n’offre pas les meilleures chances dans la vie. »

En réalité, ces résultats ont toutes les chances de servir davantage les politiques que la science. Dans son excellent ouvrage She Has Her Mother’s Laugh (« Elle a le sourire de sa mère »), le journaliste scientifique américain Carl Zimmer rappelle comment les connaissances sur l’hérédité ont été utilisées au temps des monarchies pour produire des lignées royales supposément pures – avec les pathologies congénitales que l’on connaît -, ou encore par le régime nazi pour promouvoir le concept de supériorité raciale. Profondément marquées par les ravages d’une idéologie plaçant l’ADN au coeur de l’identité individuelle et collective, nos sociétés d’après-guerre passent par une vague anticonservatrice de déterminisme social, s’en remettant entièrement au vécu pour définir l’individu.

Les progrès scientifiques et technologiques de la fin des années 1990 déclenchent un nouvel âge d’or génétique, dévoilant aussi bien le rôle précis de certains gènes pour façonner nos individualités que l’étendue de notre ignorance pour expliquer les immenses différences entre les personnes. Dernière révolution en date, l’épigénétique réconcilie ces deux mondes en invoquant des facteurs environnementaux susceptibles d’influencer l’expres­sion des gènes sans en changer le code. Et réalise l’exploit de servir aussi bien les idéologies de gauche que celles de droite.

Le 18 juillet 2022, la cour d’appel de Fort-de-France déclarait irrecevable une requête en réparation et indemnisation des crimes de traite négrière et d’esclavage par l’État français. Pour justifier sa demande, le Mouvement international pour les réparations (MIR) s’improvisait expert en épigénétique, qui permettait, selon lui, « d’expliquer la transmission génétique aux descendants des esclaves du traumatisme et des réactions liées au stress » et de constater « un degré de causalité entre l’esclavage et l’hypertension par exemple, le diabète… ». Une histoire sans fin, en somme.

« Cet épisode m’a profondément fâchée, se souvient Ariane Giacobino. On ne doit pas faire de l’épigénétique un nouveau déterminisme social à l’extrême, tout cela dépend de très nombreuses variables que l’on ne maîtrise pas. J’ai désormais des mères victimes d’abus sexuels qui viennent me voir et me demandent si leur enfant deviendra nécessairement un délinquant sexuel. »

L’enfermement des individus dans une prison épigénétique dont il serait impossible d’échapper, quels que soit l’évolution sociale ou le parcours de vie, est aussi un argument servi sur un plateau à l’extrême droite : les réfugiés ne se contenteraient pas d’importer leurs traumatismes sur le territoire, ils les diffuseraient durablement dans la société sur plusieurs générations.

L’obsession de vouloir identifier un coupable à tous nos tracas est aussi un formidable outil pour casser le concept de solidarité sociale, censé s’appliquer indépendamment de notre histoire ou de notre identité biologique. Les assurances privées pourraient ainsi s’en donner à coeur joie en décidant de rembourser ou non telle thérapie en fonction de la présence de marqueurs épigénétiques chez les patients. « Cette approche serait d’autant plus absurde que l’effet observé reste statistique, précise Ariane Giacobino. Certains individus victimes de violences et leurs descendants échappent aux marqueurs épigénétiques. La biologie aussi respecte dans certains cas le principe du droit à l’oubli. L’important est de soigner les gens qui ne vont pas bien. » Tout simplement.


Edgar Lalande. Charlie Hebdo. N° 1713. 21/05/2025


Une réflexion sur “Le nouvel outil de propagande politique

  1. bernarddominik 29/05/2025 / 9h01

    Les études se suivent et se contredisent. On est aujourd’hui confrontés à une fausse science, contre laquelle Trump essaie maladroitement de lutter.

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