Entretien « Le Nouvel Obs » a interrogé Vincent Lemire professeur en histoire contemporaine et Mathilde Philip-Gay spécialiste du droit pénal international sur les débats sémantiques autour des massacres à Gaza et le moyen de les qualifier.
- Après un an et demi d’une guerre à l’intensité et à la violence sans précédent, le gouvernement israélien vient d’annoncer un plan de conquête de Gaza. Comment qualifier ce qui se passe dans l’enclave palestinienne quand on est juriste ou historien ?
Mathilde Philip-Gay Parmi les grands crimes établis en droit pénal international, on peut déjà dire que deux sont certainement commis à Gaza. Il y a incontestablement des crimes de guerre, puisque des dizaines de milliers de civils ont été tués, ce qui n’est pas un objectif militaire. La liste est longue : blocus de l’aide humanitaire, utilisation de la faim comme arme, interdiction aux journalistes occidentaux de se rendre à Gaza, ciblage délibéré des reporters palestiniens… On assiste aussi très probablement à des crimes contre l’humanité. Ce qui ne signifie pas que d’autres crimes ne sont pas commis par le Hamas depuis le 7-Octobre.
- Certains parlent de génocide…
M. Philip-Gay Le débat public est compliqué, car le mot a désormais deux significations. La signification politique, tombée dans le sens commun, celle que tout le monde a en tête : l’atteinte, de manière atroce, à une population, le « pire » des crimes. Or juridiquement ce n’est pas exactement cela.
D’après la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, de 1948, et le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI), de 1998, il correspond à l’intention de détruire un groupe national, ethnique ou religieux.
Pour être établi, il nécessite donc de prouver qu’Israël a comme unique intention de détruire la population de Gaza, que ses actions militaires sont accomplies dans ce but. Il doit aussi être démontré que les victimes sont ciblées de manière délibérée et non aléatoire. En tant que juriste qui défend d’abord ces victimes, je trouve que plaider le génocide peut être un piège, car plus difficile à établir et prenant moins en compte leur individualité. Il faut rappeler que, juridiquement, un génocide n’est pas « pire » pour les victimes qu’un crime de guerre ou contre l’humanité, les trois qualifications sont mises sur un pied d’égalité, surtout qu’un même crime peut recevoir plusieurs qualifications.
Vincent Lemire Le mot « génocide » provoque une sorte de court-circuit psychique dans l’opinion publique internationale, car on touche à l’épine dorsale des consciences humaines : comment les descendants des victimes de la Shoah pourraient-ils en commettre un ? […]
- En quoi est-ce important de qualifier les crimes commis dans ce conflit ?
M. Philip-Gay Leur qualification est au cœur de la justice internationale, car elle détermine les conséquences : réparations pour les victimes et responsabilité des auteurs. La justice internationale intervient toujours après les faits ; elle n’arrête pas la guerre. […]
V. Lemire La convention de 1948 prévoit la répression mais aussi la prévention du génocide : elle exige donc la mise en place de mesures pour empêcher que le crime soit commis. On l’a vu avec la Cour internationale de justice (CIJ), saisie par l’Afrique du Sud. Dans son ordonnance de janvier 2024, et en attendant de statuer sur le fond, elle a estimé qu’il existe un « risque réel et imminent » de génocide et a prononcé des mesures conservatoires, dont celles de conserver les preuves et de punir les incitations à commettre de tels actes.
- Mais les autorités israéliennes n’ont pas infléchi leur politique, au contraire. Le droit est-il voué à être « en retard » dans les conflits modernes ? Peut-on encore sauver la justice internationale comme instrument de paix réelle ?
M. Philip-Gay Le droit international intervient dans le processus de restauration durable de la paix. […] Il s’agissait d’établir le fondement de la dignité humaine comme essentiel. Aujourd’hui, on assiste à un recul de ces valeurs, à des attaques sans précédent : venant des responsables du Hamas, des leaders israéliens, de Vladimir Poutine…
V. Lemire J’insiste sur le paradoxe actuel : jamais le droit international n’a autant été piétiné, mais jamais il n’a autant été invoqué. Sa spécificité tient à l’absence d’un pouvoir de police propre : on peut nommer des juges et les installer à La Haye, où siègent la CIJ et la CPI, mais qui exécute leurs décisions ? […]
- Dans l’histoire, les massacres de civils sont finalement peu nombreux à avoir été qualifiés de génocide par la justice internationale : la Shoah, le Rwanda et Srebrenica.
V. Lemire Rappelons qu’en 1948 Israël a participé à la rédaction de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide : l’Etat hébreu a fait don à l’humanité du « plus jamais ça », en ne souhaitant pas faire de la Shoah une exception génocidaire. Deux grands historiens israéliens, Amos Goldberg et Daniel Blatman, ont d’ailleurs écrit à propos de la guerre actuelle :« Gaza n’est pas Auschwitz, mais c’est quand même un génocide. » Une phrase importante, qui nous rappelle que parler de génocide aujourd’hui, ce n’est pas forcément comparer Gaza avec la Shoah.
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- Le fait qu’Israël soit né après le génocide de 6 millions de juifs, et ait été conçu comme un Etat refuge, fausse-t-il le débat sur ce qui se passe à Gaza ? En d’autres termes, est-ce que, d’un côté, certains défenseurs de l’Etat hébreu peinent à reconnaître l’ampleur des massacres ? Et, de l’autre, certains opposants trouvent dans l’accusation de génocide le moyen de contester le droit à exister d’Israël, notamment avec l’insulte « sioniste génocidaire » ?
V. Lemire Il y a effectivement autour du mot « génocide » un risque de dévoiement d’un côté, et de sacralisation de l’autre. L’insulte « sioniste génocidaire » vise, en particulier, à créer un court-circuit historique, à revenir aux conditions de la création d’Israël et à fragiliser ce qui fonde une partie de sa légitimité depuis la Seconde Guerre mondiale. […]
Mon rôle d’historien, c’est aussi d’être comptable d’une effroyable réalité macabre, de rappeler qu’un mort est un mort, qu’il y a plus de 52 000 morts à Gaza, c’est-à-dire cinquante fois plus que pendant les cinq années de la Première Intifada. Un taux de létalité jamais vu dans l’histoire de ce conflit. […]
M. Philip-Gay Il faut sortir de ces débats sémantiques, laisser la qualification des crimes aux juristes et aux historiens, mais remettre les victimes au cœur de nos actions. Quelle que soit sa nationalité ou sa religion, chacune d’elles est une victime de trop.
Propos recueillis par Nathalie Funès, Dimitri Krier et Marie Vaton. Le Nouvel Obs. Source (extraits – nous vous engageons a lire le texte original)