État excité de société !

… face à l’éternel : c’était mieux avant…

Avant, je veux dire en ces temps de guerre perpétuelle, aussi bien des hommes entre eux que d’eux tous contre le monde, la société vivait dans un état singulier, j’allais dire excité.
En période pacifique, les personnes passent les unes devant les autres dans la rue ou à la gare, sans beaucoup se voir, ou, si elles se reconnaissent, échangent des saluts quasi indifférents.
Nul ne se méfie de quiconque, saufs quelques malades mentaux. Cette banalité neutre garantie la tranquillité civique des rapports sociaux et les baigne dans la paix.

Inversement, le conflit produit de nouveaux liens, fondés sur l’agression, la peur, la haine, le soupçon et nourris par eux.
Nul ne vit sans crainte, ni le juif, angoissé d’un possible pogrom, ni le résistant qui risque la dénonciation, ni le collabo accusé de trahison ; chacun vit sur le qui-vive.
Existe-t-il alors un seul civil paisible ?

Puisque l’État de guerre lève l’interdiction sacrée du meurtre, alors imposée aux conseillers, par le son d’héroïsme, chacun sait que ce passage à l’acte le concerne : il peut tuer ou être tué ; ce soir, demain, au coin de la rue, sans avertissement ; chacun soupçonnant l’autre un assassin possible.
Plus de police au sens de gardien de la paix. Par tout le réseau des relations sociales rôde la peine de mort

Cet état social, issue de la guerre, renait aussi bien sous le règne des braves gens de tantôt, où la police frappe arbitrairement au lieu de protéger légalement. La scène se passe à Moscou dans les années staliniennes.
Un professeur de physique invite chez lui tous les jeudis soir trois vieux amis pour jouer aux cartes, ils se connaissent tous quatre depuis l’enfance, s’apprécie, ont travaillé ensemble et, au cours de cette soirée de liberté, la conversation enjouée fuse de toutes parts et sur tous les sujets, pendant la partie successive et au gré des gains partagés.
Heureux des heures passées en commun, apaisé d’avoir bu quelques gouttes de vodka, l’on se quitte à minuit.
Un beau soir d’hiver, au moment de prendre congé, l’hôtesse dans son manteau à chaque invité.
De l’une des poches une carte tombe : celle de la police d’État si redoutée. À qui est-elle ? dit-elle.
Chacun proteste et nie qu’elle soit à lui.
Le lendemain, un soldat en uniforme se présente à l’appartement et réclame la carte. On la rend. À partir du jeudi suivant les réunions amicales continuèrent dans le silence le plus dense jusqu’à se dissoudre peu à peu.


Michel Serre. Recueil : « C’était mieux avant ! ». Éd. Manifeste–Le Pommier


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