De la voix aux deux pieds, voici nos souliers. Avant, leur cuir dur blessait talons et chevilles. Pour assouplir ces godillots, il fallait marcher des semaines pendant lesquelles nos orteils fleurissaient d’ampoules, cors et durillons. Les riches, disait-on, faisait porter deux mois ces godasses à leur valet afin qu’ils les rodassent.
Savante là aussi, ces dernières décennies adoucirent tous les vêtements ; même les coques de haute montagne, auparavant fondu en plastique raidasse et blessant, paraissent désormais à nos orteils de véritables charentaises fourrées quelle baguette de fée métamorphosa en pantoufles de vair deux pieds nickelés d’antan ?
Les lits. Non chauffées, les chambres à coucher restaient glaciales tout l’hiver. Entrée dans le lit, entre des draps humides et froids tenait de l’héroïsme. Les paysans de chez nous avaient inventé un petit bâti oblong de bois léger au milieu duquel ils suspendaient une cassolette pleine de braise tirées du foyer entretenu à la cuisine. Miracle, on pénétrait dans une chambre paradisiaque et tiède ! Voici le terme aquitain qui décrivait l’opération : on bassinait le lit avec un moine. Pourquoi moine ? Pépé ne sait pas tout !
La débâcle avait entraîné vers le sud des populations de langue d’oil, picarde ou alsacienne. Passé l’armistice, elles revinrent chez elle. De sorte que, rapatrier dès la libération dans un Paris natal, telle jeune fille blonde et raffinée voulue acheter un « moine » dans une quincaillerie du VIe arrondissement.
« Un moine » s’écria, interloqué, le commerçant, sans doute anticléricale.
– Pourquoi faire Madame ?
– Mais pour mettre dans mon lit, répondit-elle, naïvement virginal.
Michel Serres. Recueil : « c’était mieux avant ! » Éd. Manifeste – le Pommier.
Délicieux !
Merci pour ce commentaire
Cordialement Michel
Dans les maisons de village provençales, toutes en hauteur, on ne chauffait que la cuisine toujours contiguë à la salle à manger, qu’on appelle aujourd’hui « séjour ». Dans les chambres, aux étages supérieurs, le seul chauffage était le canon de cheminée, si on était à côté. Pour réchauffer les lits ma grand-mère y mettait une « brique », en réalité un gros galet rond du Verdon, qui était chauffé dans le bas-four de la cuisinière à bois. Le froid en hiver faisait partie de nos habitudes, personne ne s’en plaignait sous peine de paraître ridicule, l’été la configuration des maisons et des rues étroites faisait que l’intérieur restait frais.