La guerre des satellites aura bien lieu

Après des années de domination par Starlink, filiale de SpaceX l’accès Internet par satellite s’apprête à s’ouvrir à la concurrence avec l’arrivée dans la course d’Amazon. Mais cette bataille commerciale cache également un enjeu stratégique majeur.

L’espace, nouvelle frontière des géants de la tech. Avec un an de retard sur son calendrier initial, Amazon s’apprête à lancer, ce lundi, les 27 premiers satellites de sa méga constellation. Kuiper. Au total, ce sont plus de 3200 satellites qui doivent être déployés en orbite basse, afin d’offrir un accès internet depuis (presque) n’importe quel point du globe.

« L’objectif est d’avoir du haut débit partout », avait résumé Jeff Bezos en juin 2019, estimant que l’accès à un internet rapide sera bientôt considéré comme un « droit humain fondamental ».

Du souci pour Starlink ?

Pionnière du marché de l’internet par satellite, la filiale de SpaceX dispose aujourd’hui d’un quasi-monopole. Sa constellation dépasse les 7100 satellites, et le chiffre augmente rapidement. En moyenne, une fusée Falcon 9 décolle tous les quatre jours, emportant à chaque fois entre 20 et 28 satellites supplémentaires. À terme, Starlink devrait disposer de près de 12 000 satellites en orbite basse, une possible extension à plus de 34 000 satellites étant envisagée.

Des carnets de commandes pleins pour Ariane 6

Pour rattraper son retard, Amazon met les bouchées doubles. Son usine de satellites de Kirkland, près de Seattle, tourne à plein régime. Le géant du commerce électronique veut produire plusieurs dizaines de millions de terminaux, déclinés en trois formats pour les particuliers, mais aussi les entreprises. Il est probable qu’Amazon, qui domine le marché mondial du cloud, considère aussi sa constellation comme une porte d’entrée vers ses services numériques.

Pour déployer Kuiper, l’entreprise s’est bien gardée de mettre tous ses œufs dans le même panier. Amazon a signé des contrats avec le consortium américain ULA pour 46 lancements, et avec ArianeGroup pour 18 lancements — la plus grosse commande de l’histoire du lanceur européen. L’entreprise a aussi confié 27 lancements à la fusée New Glenn de Blue Origin, propriété de son patron Jeff Bezos, et même trois à son concurrent SpaceX. Jeff Bezos et Elon Musk, qui ont longtemps cultivé une inimitié notoire, semblent s’être récemment réconciliés.

Derrière l’opportunité commerciale, des enjeux stratégiques

Capables de fournir un service internet dans les régions les plus inaccessibles, y compris les zones de guerre, les constellations sont devenues un enjeu stratégique pour toutes les grandes puissances. La guerre en Ukraine, en particulier, a fait prendre conscience aux gouvernements de l’intérêt de la technologie. Kiev s’est largement appuyé sur Starlink pour maintenir ses communications sur la ligne de front, et même l’utiliser à des fins militaires, par exemple pour piloter des drones ou transmettre des images en temps réel.

La taille des méga constellations rend également ces dernières plus résilientes face à d’éventuelles attaques. En cas de conflit, il est relativement facile pour une puissance spatiale ennemie de détruire un satellite de communication. Plusieurs milliers, c’est une autre histoire. La Chine a commencé l’an dernier à déployer deux méga constellations, Guowang (« réseau national ») et Qianfan (« mille voiles »). Elles devraient disposer à terme de respectivement 13 000 et 14 000 satellites, et être utilisées pour des usages civils comme militaires. La Russie a également un projet baptisé Sfera, composé de cinq clusters dont un de 264 satellites assurant une couverture réseau depuis l’orbite basse.

Le projet Iris déjà torpillé par l’Allemagne ?

L’Europe dispose déjà d’une constellation : celle de l’indo-britannique OneWeb, exploitée par le français Eutelsat depuis la fusion en 2023 des deux sociétés. Mais ses services, qui reposent sur environ 630 satellites, ne s’adressent pas aux utilisateurs finaux, mais typiquement aux opérateurs télécôms. Sous l’impulsion de Thierry Breton, alors commissaire européen à l’Industrie, l’UE a toutefois lancé en 2022 un projet de constellation européenne baptisée Iris. S’appuyant sur un partenariat public-privé, elle doit regrouper environ 290 satellites en orbite basse et moyenne.

En plus du volet commercial, la constellation doit permettre d’assurer des communications sécurisées entre les organisations gouvernementales européennes. Sa mise en service est prévue en 2030… à condition que l’Allemagne ne freine pas trop des quatre fers. Selon la presse d’Outre-Rhin, l’armée allemande envisagerait en effet de se doter de sa propre constellation, ce qui pourrait torpiller le projet Iris.


Dossier réalisé par Jean-Michel Lahire. Le Dauphiné. 13/04/2025


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