Un avis…

Celui de l’économiste Cédric Durand qui dénonce l’emprise que les milliardaires de la tech exercent sur la politique américaine et esquisse des propositions pour s’en libérer.

Alors que les États-Unis semblent osciller entre une relance de l’impérialisme et un effondrement économique, nous lui avons demandé comment il envisageait la suite des événements.


  • Qu’est-ce qui se passe aux États-Unis ? Le marxiste en vous trouve-t-il un sens aux actions de Donald Trump ?

Cédric Durand. Je souligne la destruction apparente des piliers de la puissance américaine, tels que le dollar et Wall Street, tout en évoquant une hypothèse selon laquelle Elon Musk et d’autres leaders technologiques pourraient démanteler l’État fédéral pour contrôler la population. Cependant, il estime que ce scénario est peu probable.

Les premières semaines de la présidence Trump illustrent que les capitalistes ne peuvent pas s’autogérer, soulignant que la dérégulation et l’affaiblissement de l’État conduisent à une crise du capital.

  • Vous revenez dans votre livre sur l’investiture de Donald Trump et la présence, aux premiers rangs, de Mark Zuckerberg, Jeff Bezos, Elon Musk, etc. Pourquoi cette scène vous a-t-elle marqué ?

Elle souligne la liaison entre le pouvoir politique et les milliardaires de la tech aux États-Unis, notamment par des décrets signés lors de l’investiture de Trump, qui annulent des décisions de Biden et favorisent les monnaies électroniques privées.

  • Pour désigner ce pouvoir croissant des géants de la tech sur la politique, vous avez développé le concept de techno-féodalisme. De quoi s’agit-il ?

La situation actuelle rappelle le féodalisme, avec les Big Tech en tant que seigneurs contrôlant les données et influençant nos comportements. Leur pouvoir s’accroît face aux techno-féodaux cherchant à dominer la société, alors que le démantèlement des agences de régulation reflète un passage à un rôle public axé sur la police et la justice.

  • Aujourd’hui, l’infrastructure numérique est largement aux mains d’entreprises américaines. Quels risques concrets cela fait-il peser sur nos sociétés ?

Le débat public se concentre sur la menace militaire russe, mais il est crucial d’aborder aussi la dépendance numérique vis-à-vis des États-Unis, avec des entreprises comme la SNCF et la BNP-Paribas utilisant des services cloud de Big Tech. Ces acteurs privés dominent désormais les infrastructures critiques, auparavant contrôlées par les États, nous rendant dépendants de leurs algorithmes.

  • Vous écrivez que ces seigneurs de la Tech sont un « Léviathan de pacotille ». Pourquoi ?

J’ai la conviction que le techno-féodalisme est une menace très concrète et immédiate pour les libertés démocratiques et les aspirations égalitaires. Mais il n’a rien d’invincible. Le techno-solutionisme est d’une dangereuse naïveté car dans des sociétés complexes comme les nôtres on n’échappe pas au politique pour prendre en charge l’inattendu et accommoder la nouveauté. L’empire achevé de la tech serait terriblement dysfonctionnel, mais aussi horriblement triste, médiocre et ennuyeux. Des vies sous algorithmes seraient des vies désaffectées.

  • Pour vous, il faut à court terme une coalition anti-techno-féodale. Qui rassemblerait-elle ?

La faction techno-féodale au sein de la coalition d’extrême droite trumpiste repose sur une base sociale étroite, avec une hostilité de certains membres du mouvement MAGA envers des figures de la tech comme Andreessen et Musk. En Europe, la dépendance numérique face à l’hégémonie technologique est préoccupante, et des alliances inattendues pourraient émerger entre diverses catégories sociales pour contrer cette domination. L’enjeu est de préserver un espace démocratique, garantir l’intégrité des administrations publiques et éviter une subordination économique généralisée.


Cédric Durand « Techno-féodalisme. Critique de l’économie numérique » (La Découverte, 2020). « Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? », par Cédric Durand, éd. Amsterdam, 168 pages, 12 euros.


D’après des propos recueillis par Rémi Noyon et Sébastien Billard. Le Nll Obs. Source (Extraits) Lien pour lire l’original (abonné)


Une réflexion sur “Un avis…

  1. bernarddominik 19/03/2025 / 13h45

    Facebook Amazon X ne produisent rien, elle exploitent des failles de notre société essentiellement la solitude créée par la disparition des lieux de lien social remplacés par le smartphone. Il suffit donc d’un changement de mode, d’état d’esprit, de fragilisation des réseaux pour les faire disparaître. Où un changement de législation. Quant aux entreprises françaises comme SNCF ou BNP, en utilisant le cloud américain elles prennent des risques dont visiblement elles ne mesurent pas les conséquences

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