Se défaire des dominations et lâcher les mains qui nous tiennent, voilà la trajectoire des mouvements d’émancipation, rappelle Michèle Riot-Sarcey (1) dans une courte et percutante synthèse.
En prenant conscience de l’emprise qu’exerce l’individualisme libéral fondé sur la consommation, nous pouvons tous inscrire nos comportements et engagements dans une sphère collective et commune.
Il s’agit, selon l’historienne, de suivre « une démarche collective pour libérer les esprits de l’ère marchande et individuelle ». Cela implique de repenser la représentation politique et le pouvoir, ainsi que les modalités « d’une démocratie de proximité, à l’échelle du village ou du quartier », et d’autres formes d’auto-organisation à venir.
- Vous affirmez que le terme d’émancipation est « presque absent du langage commun ». Pourtant, si le mot n’est apparu qu’au XIXe siècle, son sens remonte à loin…
L’idée d’émancipation, bien que très ancienne, prend un nouveau sens en France avec l’émancipation des juifs pendant la Révolution, leur permettant de devenir citoyens. Malgré cela, cette intégration est incomplète, comme le souligne Bernard Lazare lors de l’affaire Dreyfus.
Au XIXe siècle, les collectifs ouvriers commencent à définir cette notion, symbolisant un désir de liberté face aux entraves religieuses, sociales et politiques. Les femmes prolétaires participent aussi à cette lutte, en particulier à travers le journal « la Femme libre » en 1832, qui évoque l’émancipation domestique, le mariage traditionnel et le droit au divorce, en s’opposant au Code civil de 1804 perçu comme injuste envers elles.
« Émancipation » désigne, comme le dit La Boétie, que vous reprenez, le fait de distinguer le « désir d’être » et le « désir d’avoir ». Or aujourd’hui l’émancipation serait reléguée selon vous à la rubrique publicitaire…
La publicité s’approprie les concepts libérateurs en influençant les esprits via les influenceurs, renforçant ainsi une pensée uniforme au service du marché. Bien que des progrès techniques aient eu lieu, ils sont souvent associés à un désir de possession qui crée et perpétue des inégalités sociales. La distinction entre le désir d’être et le désir d’avoir est cruciale pour comprendre l’émancipation dans une société de consommation. Adopter une position indépendante des opinions préconçues permet d’élaborer un point de vue autonome. Au XXe siècle, des organisations politiques ont parfois entravé cette émancipation en prenant la place des individus, oubliant que celle-ci doit venir de la population elle-même.
La main tenue par l’autre, même en toute générosité, ne suffit pas. La délégation du pouvoir d’agir en toute conscience ne passe pas par le fait de faire à la place de l’autre. Cette forme de substitution est l’apanage du libéralisme et du monde marchand, habitués à contraindre par l’apprentissage à la servitude volontaire.
- L’émancipé serait aujourd’hui le nanti, le possédant… N’est-ce pas le triomphe de l’individualisme libéral ?
Le texte aborde les thèmes de la publicité, de la propagande politique et du management au sein des entreprises, soulignant comment ces éléments encouragent l’individualisme sous couvert de bien-être des employés. Il critique le libéralisme dominant dans une économie capitaliste et note l’inefficacité des partis de gauche pour restaurer une démocratie locale. La destruction du sens collectif au sein des communautés de travail est mise en avant, tandis que des efforts pour établir une démocratie réelle, centrée sur les citoyens, sont nécessaires. Les syndicats tentent de contrer ce phénomène, bien que les habitudes demeurent tenaces, à l’exception des luttes contre les licenciements. Enfin, la montée des coopératives démontre que l’association et la prise de responsabilité collective restent possibles.
- En quoi l’entrave faite à l’émancipation est-elle liée au devenir des idées d’utopie ?
L’article discute de la déformation de l’idée de socialisme et d’utopie à cause des événements en Union soviétique, où la notion d’émancipation a été perdu et associée au totalitarisme. Il évoque comment l’utopie moderne est née des révolutions anglaise, nord-américaine et française, qui visaient la liberté pour tous, mais qui ont été récupérées par le libéralisme. L’auteur souligne que l’URSS a mal interprété le communisme, ce qui a affecté durablement sa perception. Aujourd’hui, malgré les défis comme le dérèglement climatique, les peuples commencent à revendiquer leur histoire et à s’auto-organiser pour retrouver un sens à l’émancipation, comme en témoigne l’entraide observée dans la région de Valence en Espagne.
- « Sans l’organisation collective démocratique, rien n’est possible », concluez-vous. Quelle place penser pour les syndicats, les partis et les représentants élus dans les constructions émancipatrices à venir ?
L’idée principale est que la liberté individuelle ne peut exister sans l’organisation collective. L’individu doit se libérer des contraintes pour devenir libre, mais cette liberté est liée à celle des autres. L’auteur cite Constantin Pecqueur, qui souligne que le communisme peut être compatible avec la responsabilité personnelle et la liberté individuelle. Les syndicats ont un rôle crucial à jouer pour favoriser des initiatives collectives contre les attaques du patronat. Enfin, il est essentiel de libérer les esprits du système marchand et individualiste, les intellectuels ayant aussi un rôle à jouer dans ce processus.
D’après un article signé Nicolas Mathey. L’humanité.
- Qui est Michèle Riot-Sarcey ? Professeure émérite des universités, spécialiste d’histoire politique et intellectuelle du XIXe siècle, Michèle Riot-Sarcey est l’autrice de nombreux ouvrages sur l’émancipation, l’utopie et le féminisme. Elle est membre fondatrice du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH). « Mais où est passée l’émancipation ? » de Michèle Riot-Sarcey, éditions du Détour, 144 pages, 16,90 euros
Une réflexion sur “« Il reste à refonder la démocratie réelle »”