École : les limites de l’inclusivité

Une foule se presse rue de Grenelle, ce 25 janvier 2024, sous les fenêtres de la ministre de l’Éducation nationale, Amélie Oudéa-Castéra. Un gros millier de manifestants, pour l’essentiel, enseignants et accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH), qui ont répondu à l’appel du syndicat Force ouvrière. Ils protestent contre « l’inclusion systématique et forcée » et pour « la défense de l’enseignement spécialisé ».

Sur les réseaux sociaux, une riposte indignée – et sans nuance, le propre de notre époque – dénonce aussitôt une démarche « honteuse », « à vomir »

Cette séquence constitue l’une des rares irruptions sur la place publique d’un malaise protéiforme qui peine à s’exprimer posément. Car c’est peu dire que la politique de l’école inclusive menée en France depuis vingt ans n’est pas très propice à l’expression d’un débat apaisé.[…]

Selon un sondage (1) fait pour l’Unapei, l’un des principaux réseaux d’associations consacrés au handicap mental, « huit Français sur dix ont connaissance des difficultés persistantes dans la mise en œuvre de l’école inclusive ».
Personne, en revanche, ne connaît la proportion de réussites et d’échecs, d’enfants épanouis ou en souffrance. Et pour cause.
[Selon] la Cour des comptes, aucune évaluation d’envergure n’a été entreprise pour déterminer le bénéfice apporté par l’école ordinaire à ces enfants. Ni même pour « distinguer les parcours ou les dispositifs les plus efficaces et efficients ». Si bien « qu’il n’est guère possible de se prononcer sur les performances du modèle français d’inclusion scolaire […] et encore moins de le comparer avec ceux d’autres pays ».

Reste le baromètre enseignant. Voici longtemps déjà que, tout en prenant soin de défendre l’idéal d’inclusion, des professeurs confient être désarmés face au comportement d’un élève imprévisible, bruyant, qui perturbe la classe. A-t-on vraiment pris la mesure de la détresse qui a gagné la profession ?
En 2023, réalisant une vaste étude sur le « climat scolaire » dans les écoles primaires, les chercheurs Benjamin Moignard et Éric Debarbieux tombaient de leur chaise. Dans l’inventaire des préoccupations des répondants, ce ne sont plus les sentiments de déclassement social et de mépris hiérarchique qui tiennent le haut du pavé. Mais « la manière dont se fait l’école inclusive. Ce problème écrase tous les autres ». C’est violent pour tout le monde, l’enfant concerné, les autres élèves et les adultes autour.

[…]

Dans l’école Jean-Jaurès d’Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), une unité d’enseignement élémentaire autisme (UEEA) accueille huit enfants avec un trouble du spectre autistique inscrits dans l’institut médico-éducatif (IME) voisin. Trois éducateurs spécialisés, une AESH et une enseignante œuvrent dans leur propre espace et, quand ils le jugent opportun, placent l’un ou l’autre dans une classe « banale ». « C’est bénéfique pour tout le monde, les élèves autistes, les autres enfants qu’ils côtoient en cour de récréation et à la cantine, et l’équipe enseignante », dit en souriant la directrice de l’école.

Mais combien d’enfants, en France, se trouvent en souffrance dans des classes ordinaires ? […]

Dans un monde idéal, chaque établissement de France ou presque devrait pouvoir offrir une palette de dispositifs d’accueil adaptés à… une infinité de handicaps. Évidemment, on en est loin. […]

Un tabou sur le point de sauter

« La maternelle se passant mal, nous l’avons gardé un temps à la maison avant de décrocher une place dans un IME. Une solution qui lui convient mieux : notre fils avait surtout besoin de progresser vers l’autonomie, apprendre les gestes de la vie quotidienne, manger, se laver, mettre ses chaussures à l’endroit… » Hélas, toutes les familles n’obtiennent pas pareilles alternatives.
Comme le souligne la Cour des comptes, beaucoup d’orientations préconisées par les maisons départementales des personnes handicapées (MDPH) vers des établissements médico-sociaux « n’aboutissent pas, faute de places ». […]

Longtemps maintenue sous cloche par crainte qu’elle soit incomprise, l’exaspération des professeurs s’exprime désormais ouvertement, voire s’affiche sur des banderoles lors de manifestations. L’émotion des acteurs de l’école inclusive comme des familles est à la hauteur des drames qui se jouent dans les salles de classe. De toute évidence, la politique d’inclusion menée en France depuis vingt ans nécessite davantage de moyens matériels et humains. Mais également une véritable reconnaissance des difficultés des uns et des autres, le préalable à la révision de sa mise en œuvre. Pour faire vivre cette belle promesse comme elle le mérite.


D’après Marc Belpois Télérama. Source (Courts extraits — se rapporter à l’article original)


Une réflexion sur “École : les limites de l’inclusivité

  1. bernarddominik 25/02/2025 / 8h43

    Un vrai problème qui demande des solutions adaptées, on ne peut pas mettre un enfant avec un handicap mental au milieu d’autres enfants sans avoir fait une évaluation précise de sa capacité à s’adapter. Mais il y a une question de coût, et notre système de financement doit être revu, déjà en modifiant la répartition des dépenses des départements, par exemple supprimer les dépenses de communication, interdire les dépenses somptuaires (bureau de la présidente des BdR à 70000€) revoir certaines subventions et le prix des attributions de marchés.

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