… fini les transmissions orales. Une certaine liberté d’interprétation sera « ouverte » aux pseudo-historiens.
Dans « le Savoir des victimes », une enquête passionnante, truffée d’archives inédites, Laurent Joly retrace le récit de tous ces rescapés, devenus historiens amateurs, qui ont été les premiers à briser l’image d’Épinal d’un maréchal Pétain « sauveur » de juifs et indigné par les rafles.
Pourquoi écrire aujourd’hui une histoire de l’histoire de Vichy et des juifs ?
Sur les 74 000 juifs déportés par les nazis avec l’aide de Vichy, seuls 4000 revenaient en 1945, et la plupart des survivants sont des femmes âgées qui témoignent rarement. La mémoire de cette époque s’est longtemps transmise sans voix des témoins, avec des publications sur la persécution des juifs n’apparaissant qu’à partir de 1967. C’est cette dynamique de l’histoire que l’auteur souhaite explorer.
Vous reprenez des propos de Robert Badinter sur la « victoire des historiens », lors du discours de Jacques Chirac en 1995 sur la responsabilité de la France dans la rafle du Vél’d’Hiv de juillet 1942. Mais vous écrivez : « Cette victoire des historiens est d’abord […] celle du savoir des victimes. » L’histoire n’aurait-elle pas été écrite de la même façon sans le rôle joué, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, par les victimes ?
L’historiographie universitaire s’est développée grâce aux témoignages de personnes ayant vécu la persécution. En 2019, l’auteur a découvert un document inédit de Georges Wellers, revenu d’Auschwitz, qui, dans une lettre non envoyée, dénonçait le rôle de Pétain, la coopération de la police française et la rafle des enfants pendant l’été 1942. Wellers, ayant connu les horreurs de cette période, soulignait également la réaction de la population et son rôle dans la survie de nombreux juifs. Cette lettre a initié l’enquête de l’auteur.
Vous consacrez un chapitre au Centre de Documentation juive contemporaine (CDJC). Parmi ses figures, il y a Georges Wellers, qui deviendra son responsable scientifique, Isaac Schneersohn, fils d’un rabbin russe, Léon Poliakov, résistant, et Joseph Billig, prisonnier de guerre, dont la mère n’est jamais revenue de Sobibor. Ce sont eux les pionniers ?
Fondé dans la clandestinité en 1943, par des juifs liés à la Résistance, le CDJC profite à la Libération d’une sorte de miracle archivistique. Au ministère de l’Intérieur, rue des Saussaies, Poliakov met la main sur une malle qui contient les papiers du « service juif » de la Gestapo à Paris. Un fonds extraordinaire.
À la fin de la guerre, les Allemands ont détruit la plupart des archives de la Gestapo, mais le CDJC a trouvé et photographié des milliers de documents dans les archives de l’ex-CGQJ. Ceci a marqué le début de l’école historique française sur le génocide, mettant l’accent sur l’utilisation des archives des « bourreaux » pour étudier la persécution des juifs. Les documents du CDJC ont été utilisés lors du procès de Nuremberg pour juger Helmut Knochen, et les ouvrages du CDJC sont devenus des références académiques, notamment l’ouvrage de Joseph Billig sur le CGQJ, qui est fréquemment cité dans les travaux de Marrus et Paxton.
Le chiffre d’environ 74 000 déportés n’est pas connu à la libération des camps. Comment l’historiographie évolue-t-elle sur la question ?
Après la guerre, les déportations juives en France sont officiellement établies à 100 000, mais des historiens comme Roger Berg et Léon Poliakov estiment des chiffres plus bas, autour de 74 000. En 1978, Serge Klarsfeld publie le « Mémorial de la déportation des juifs de France », recensant 75 721 déportés, chiffre ultérieurement corrigé à 74 150, illustrant l’absence de certaines vérités historiques sans soutien médiatique.
L’antisémitisme, le pétainisme et le lavalisme restent forts dans l’après-guerre. Des premiers écrits révisionnistes à l’Association pour défendre la Mémoire du Maréchal Pétain en passant par l’activisme de la fille de Pierre Laval, Josée, et de son époux, René de Chambrun. Cela a-t-il été un frein à la construction de l’histoire du régime de Vichy et de la persécution des juifs ?
Dans mon livre, je souligne le refus de la société française d’accepter l’extermination des juifs après la guerre, ainsi que le rôle occulté du gouvernement de Vichy dans la rafle du Vél’ d’Hiv. Pendant des décennies, une vision dominante minimisait la responsabilité de ce régime, le présentant comme un « moindre mal », tandis que les Allemands étaient blâmés pour les persécutions. Par mes recherches sur les archives de René de Chambrun, je mets en lumière son influence dans la réhabilitation de Vichy avec le soutien de figures médiatiques, convaincus de pouvoir restaurer l’image de Laval jusqu’aux années 1980.
Comment l’image d’Epinal d’un maréchal cc sauveur » de juifs et indigné par les rafles va voler en éclats ?
En 1967, Claude Lévy coécrit « La Grande Rafle du Vél’ d’Hiv », un ouvrage marquant dans la reconnaissance des crimes de Vichy, soulignant sa volonté de défendre la vérité historique. Il apparaît également dans le documentaire « le Chagrin et la Pitié » (1971). Roger Errera contacte ensuite Robert Paxton, un historien alors inconnu, pour un livre sur « Vichy et les Juifs » prévu pour 1981, après le succès de Paxton avec « la France de Vichy » en 1973, alors que l’opinion publique est prête à évaluer la complicité de Vichy dans la déportation des juifs.
Vous parlez aussi d’un cc moment Klarsfeld », un autre militant de la mémoire, dans les années 1980 et 1990…
C’est l’époque des affaires liées à des figures de Vichy, comme Maurice Papon, René Bousquet et Jean Leguay. Klarsfeld, qui cherche justice plutôt qu’un consensus historique, souhaite que les responsables encore vivants soient jugés pour leur rôle dans la déportation des enfants. Bousquet et Leguay meurent sans jugement, et Papon échappe de peu à l’acquittement malgré ses lourdes responsabilités. Klarsfeld, par l’intermédiaire de son fils Arno, demande une peine de dix ans pour Papon, tandis que d’autres réclament la réclusion à perpétuité. Finalement, il a fallu douze tours de vote pour aboutir à ce verdict, et la stratégie des Klarsfeld a été déterminante.
Vous écrivez en conclusion de votre livre que le statut de la vérité est fragile.
Ce livre répond à la résurgence de la théorie du « moindre mal », souvent ignorée dans son contexte historique lié aux justifications des partisans de Pétain et Laval. L’auteur souligne l’importance d’une approche historique rigoureuse centrée sur les victimes, s’opposant à des interprétations trompeuses qui prévalaient jusqu’aux années 1960. Il plaide pour la valeur du savoir historique face aux menaces que représentent le déni et la falsification dans nos démocraties.
Synthése des propos recueillis par Nathalie Funès. Le Nouvel Obs. N° 3147 – 16/01/2025
Merci Michel, il faut en effet évoquer cette tragique période pour notre pays et l’humanité…faire connaitre et souligner le rôle de celles et ceux qui n’ont pas trahi, qui sont entrés en résistance, qui ne se sont pas couchés devant l’ennemi, qui ont protégé et sauvé des concitoyens menacés.. en raison de leur origine, ainsi que ceux qui luttaient pour notre liberté, notre honneur.
Faire vivre cetter période, c’est aussi cultiver le respect que nous devons aux malheureuses et innocentes victimes de l’l’holocauste, qui n’ont pas donné leur vie pour rien…et doivent pas être oubliées.