… les mensonges -fake news aujourd’hui – existaient
Parmi tous les fake de l’Histoire, la donation de Constantin figure en excellente place. Ce document né probablement autour du IXe siècle, à l’époque carolingienne, stipule qu’en 315 l’empereur romain Constantin aurait donné au pape Sylvestre le pouvoir temporel sur l’Occident. Un faux dégommé, au milieu du xve siècle, par l’humaniste italien Lorenzo Valla, dont l’historien Paul Bertrand dit qu’il fut un « lanceur d’alerte » de son temps ayant voulu en finir avec ce Moyen Âge jugé inauthentique, obscur et ténébreux.
Dans le très érudit Forger le faux. Les usages de l’écrit au Moyen Âge, dédié à son maître Michael Clanchy, le médiéviste belge qui enseigne à Louvain l’histoire de sa période mais aussi les humanités numériques — la façon dont les outils numériques modifient la recherche — décortique, depuis la légende du prêtre Jean jusqu’aux lettres du diable, le sens multiple que le faux, et ses différents régimes, prenait alors. Pour mieux réfléchir à notre présent.
Votre ouvrage, Paul Bertrand, s’ouvre sur un parallèle inattendu… Mars 2019 : plusieurs vidéos circulant sur Snapchat et Facebook ont montré deux hommes roumains sur le point d’être lynchés. Des images assorties de messages expliquant que des Roumains en camionnette blanche enlevaient des petites filles en Seine-Saint-Denis pour vendre leurs organes… J’ai rapproché cette terrifiante rumeur d’une chronique révélant qu’en mai 1171 un jeune serviteur chrétien affirmait avoir vu un Juif jeter le corps d’un garçon mort dans la Loire. Conséquence : les Juifs de Blois furent emprisonnés, et trente-deux d’entre eux, brûlés vifs. Dans les deux cas, des fake news et leurs effets tragiques.
Qu’est-ce qui rapproche les Xlle et XXIe siècles ?
Paul Bertrand. Alors que Donald Trump entame son deuxième mandat, le monde vit une épidémie virale de manipulations, de désinformation et de faux en tous genres, liés à des récits, à des documents ou des témoignages détournés, falsifiés ou mal interprétés. Exactement comme les médiévaux de la fin du XIIe siècle : fausses accusations, fausses reliques, textes apocryphes, fausses chartes, fausses lettres, faux-monnayeurs, etc., le Moyen Âge semble être aussi, à sa façon, un empire du faux ! Ces deux périodes historiques, âge médiéval et âge digital, ont la particularité d’être chacune traversée par une révolution de l’écrit, une effervescence autour de nouvelles formes de narration qui viennent brouiller la ligne de partage traditionnelle entre le vrai et le faux.
Si l’on a en tête l’invention de l’imprimerie, à la fin du XVe siècle, quelle révolution de l’écrit s’est jouée à la fin du XIIe ?
Paul Bertrand. C’est le moment où les sociétés d’Europe occidentale s’emparent de l’écrit comme jamais. Tout le monde se l’approprie et en fait ce qu’il veut ; les laïcs et plus seulement les clercs, qui en avaient jusque-là le monopole. Les écrits, en sortant des monastères et des milieux ecclésiastiques, deviennent « ordinaires », ainsi que je l’ai montré dans mon livre précédent, et se voient mobilisés par des professions neuves, comme les artisans, les percepteurs, les marchands, qui se mettent à apprendre à écrire et à lire dans de petites écoles urbaines, de petites boutiques.
Cela ne veut pas dire, il ne faut pas exagérer, que toute la société est alphabétisée, mais chacun, au sein d’une classe moyenne plus ou moins aisée, peut désormais déchiffrer des textes courts. Ces semi litterati, capables de lire et d’écrire quelques lignes, étaient la norme. J’ai même trouvé, collée dans un manuscrit, une facture proposée par un déménageur du milieu du XIVe siècle qui travaillait pour l’abbaye de Saint-Denis. Si ce n’est sans doute pas lui qui l’a écrite, il devait savoir la lire, preuve qu’il en mesurait l’importance, et savait très bien évaluer le poids social et juridique de l’écrit.
Cette question de la confiance accordée à l’écrit est fascinante…
Paul Bertrand. La confiance dont on l’investit est la conséquence de la place grandissante qu’il occupe dans les rapports sociaux. Au tournant desXiie-XIIIe siècles, la société médiévale vit un certain âge d’or : l’économie et les échanges se développent ; les voyages s’amplifient ; les guerres reculant, la situation politique s’apaise un peu ; les villes et les universités se multiplient. Apparaissent également des innovations technologiques, qui améliorent les capacités agraires et l’alimentation. Tous ces changements sociaux, ces circulations et mutations économiques, qui mettent l’Europe en connexion, créent de nouveaux besoins, pour lesquels l’écrit devient un outil essentiel et capital. Il devient un facilitateur de cette gigantesque expansion, une sorte de courroie de transmission.
Plus on place l’écrit au centre des comportements et des pratiques, plus on voit son importance et son autorité s’accroître, plus on le conserve et l’archive. L’écrit désormais fait preuve ; on le croit, alors que, simple véhicule de l’information, il n’était pas, avant, cru pour lui-même et en lui-même. Le droit romain, qui est un droit de l’écrit, réapparaît en grande force à ce moment-là. Avant, ce qui comptait, c’étaient les actes et la parole des autorités physiques marquant le territoire : les serments des rois, des princes, des seigneurs, et la parole des témoins oculaires.
En quoi cet essor de l’écrit se double-t-il d’une flambée de faux ?
Paul Bertrand. Le XIIe siècle est un moment de bascule qui constitue à la fois le sommet d’une dynamique de « falsification » caractéristique du Moyen Âge et le début de la fin. La fin de l’innocence en quelque sorte, et le début de la chasse au faux et de sa criminalisation, souhaitée et mise en oeuvre par Innocent III, qui fut pape de 1198 à 1216. Malheur aux faussaires, qui, accusés de crime de lèse-majesté, risquaient au mieux d’être excommuniés ou de subir une mutilation de la main, au pire d’être ébouillantés, décapités ou mis au bûcher, comme Jeanne de Divion, qui organisa une bande de faussaires autour de Robert d’Artois, sous le règne de Philippe de Valois.
Pendant longtemps, pourtant, la falsitas, la falsification, qu’on appelait aussi forgerie, fausseté, fourberie, n’était pas forcément vue comme quelque chose de négatif ; mais comme un art de la réécriture, de la reprise, de l’invention. Avant l’imprimerie, chaque copie manuscrite était en effet un exemplaire unique, un original, une oeuvre dotée de sa propre identité et autonomie, de sa propre part de fiction, ce qui ne choquait personne. Les hommes du Moyen Âge réécrivaient ainsi sans cesse des textes plus ou moins anciens, pour les améliorer, les adapter au goût du jour, pour les faire correspondre à leurs objectifs, et cela le plus souvent sans intention de nuire ou de tromper.
Un exemple ?
Paul Bertrand. Des chercheurs ont récemment montré qu’une des grandes chartes produites par le monastère San Pedro de Cardefia, en Espagne, censée être de 943, datait en fait de 1175, et était donc un faux. En 1175, en plein développement comme nous l’avons évoqué, des communes laïques se mettent à rouspéter pensant qu’une des églises proches du monastère leur appartient ; les moines rétorquent que c’est la leur. Mais, problème, ils n’ont rien pour le prouver. Une dispute a lieu. Tout naturellement, les moines cherchent un document de 943, le recopient et y ajoutent juste une petite phrase indiquant : « cette église nous appartient ».
On peut y voir un faux, mais à leurs yeux, non : le document devait exister, et comme il n’existe plus, ils le recréent de toutes pièces ! Ce document devient aussitôt valide, au point de pouvoir être utilisé au tribunal ; lors du procès, deux moines prêtent même serment. Un faux serment risquant de ne pas les conduire au paradis, s’ils prêtent serment a priori, c’est qu’ils sont sûrs d’eux. Ils ont la certitude que cette charte est validé, et comme elle est valide, on l’adapte, on la transforme, pour qu’elle soit acceptée par tout le monde.
De petits arrangements avec la vérité sont aujourd’hui permis par la révolution numérique…
Paul Bertrand. En effet, et cela désoriente complètement nos sociétés contemporaines. L’univers numérique, qui a cassé la matérialité première de l’écrit, l’a poussé à muter radicalement. L’économie et l’administration virtuelles (le fait de pouvoir, par exemple, signer un document à distance) ont des conséquences inouïes dont nous n’avons pas encore conscience. Les cadres et autorités classiques se sont dissous dans la communication propre à Internet et aux réseaux sociaux, où de nouvelles figures de référence ont émergé, que l’on pense aux lanceurs d’alerte ou à une encyclopédie comme Wikipédia. Si ces derniers exemples reposent sur des sources établies et ouvertes, d’autres supports plus flous et suspects ont également vu le jour, cherchant à créer d’autres formes de vérité.
Ainsi, certaines vidéos décontextualisées et récupérées dans les tréfonds numériques qui réapparaissent sur YouTube, ou d’autres images transformées ou créées de toutes pièces par de l’intelligence artificielle. Ainsi, ces tweets issus de faux comptes ou ces capsules TikTok qui entremêlent signes et images, inventant une nouvelle communication graphique, une nouvelle façon de raconter des histoires. Lesquelles ne s’appuient plus que sur la capacité de conviction, l’autorité que s’arroge la personne qui vous parle. Celle-ci devient crédible parce qu’elle va paraître convaincante et être suivie, et non parce que ce qu’elle dit se révèle vrai ou fondé.
Comment lutter contre les fake ?
Paul Bertrand. Le grand risque étant que des pouvoirs extrêmes s’approprient la définition du vrai et du faux, il me semble nécessaire de proposer une éducation de la société au numérique. Les décodeurs de l’info, les fact-checkeurs, c’est important, mais je crains que leur travail ne soit pas vraiment lu et qu’il devienne même parfois contre-productif. Un livre récent du chercheur en sciences de l’information et de la communication Pascal Froissart, L’Invention du fact-checking, revient sur ces premières « cliniques de la rumeur » (de l’anglais rumor clinic), nées dans certains journaux (le Boston Herald notamment) aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, en vue de lutter contre la propagande et les fausses informations produites par les Allemands et les Japonais.
Diffuser ainsi ces faux, c’est leur donner beaucoup d’importance et risquer de produire l’effet inverse auprès de personnes qui peuvent se dire : « si l’on m’en parle, il doit bien y avoir quelque chose derrière », « il n’y a pas de fumée sans feu »… Pour s’orienter sur Internet qui aplatit tout et donne la même valeur à tous les faits, il faut promouvoir un enseignement critique sur le numérique, dès le secondaire, qui permette de tracer les données, de comprendre d’où vient l’information, dans quelles conditions elle a été fabriquée, etc. C’est à la société elle-même de trouver librement son chemin à partir de là, et non aux autorités étatiques de décider du sens du vrai
Propos recueillis par Juliette Cerf. Télérama. N° 3917. 05/02/2025
Très intéressante réflexion. Il suffit de lire les vies des saints publiées par des éditeurs catholiques pour voir qu’elles sont truffées de mensonges, comme cette sainte qui ni ne mangeait ni ne buvait pendant 40 ans, les miracles qui leurs sont attribués…