Quand Trump inquiète Genève.

« Je vais préparer mon carton, on ne sait jamais… »

Elle rigole jaune cette fonctionnaire du HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés), l’une de la quinzaine d’antennes des Nations Unies à Genève. Depuis lundi 20 janvier, le climat est crépusculaire au sein de la Genève internationale. Dans les quantités de décrets pris lors du reality show de l’investiture de Donald Trump, l’un d’eux était la sortie des États-Unis de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), basée à quelques encablures de là. Il avait déjà fait le coup lors de son premier mandat, sans que le décret entre en vigueur.

Là, c’est autre chose. Dans les agences, on se demande laquelle sera la prochaine. « Le retrait de l’OMS risque d’être suivi d’un retrait américain des Nations unies tout court », s’inquiète Charles Adams, ex-président des Démocrates abroad, qui avait fait venir George Clooney à Genève pour lever des fonds pour Obama. Et 75 ans tout juste après les Conventions de Genève adoptées par tous les États d’alors, on craint la fin de l’espoir partagé d’une planète meilleure après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale.

Certes la faillite diplomatique de l’ONU est actée. « Elle doit s’occuper de paix et de sécurité. Mais quand on parle d’un centre de droit humanitaire, comment défendre un système qui est à bout ? », attaque Daniel Warner, politiste américain invité au Club suisse de la presse, se faisant l’avocat du diable. Le droit de veto au Conseil de sécurité bloque tout, et l’ONU est hors-jeu dans la résolution des conflits, ainsi qu’on le voit en Ukraine ou à Gaza, hormis quelques missions de maintien de la paix çà et là sur des guerres périphériques.

En revanche, l’ONU a d’autres rôles, moins connus. « L’OMS, c’est le Gavi, l’alliance du vaccin, le Fonds global de lutte contre le paludisme ou celui contre la tuberculose », relève Stéphane Bussard, ancien correspondant du journal Le Temps aux États-Unis, lors .de ce même débat. Vendredi, Finn Jade Rode a sonné l’alerte pour la lutte contre les hépatites, dont il est le directeur. Autant de dispositifs qui font reculer ces maladies dans les pays en voie de développement et progresser la recherche médicale, grâce aux collaborations sous pavillon OMS.

À Genève, se situe tout l’appareil d’aide aux réfugiés, du HCR à l’Organisation internationale des migrations (OIM), ou des droits humains, avec le Conseil des droits de l’homme. Ou la régulation du net et de l’IA (Intelligence artificielle) – même si c’est bien plus l’Union Européenne qui joue ce rôle que l’Union internationale des Télécoms. Il y a encore l’Organisation mondiale du Commerce, quoiqu’en panne.

Or, les États-Unis sont le principal bailleur de ce système, 700 millions de dollars par an pour l’OMS par exemple. « Ils financent le HCR à 40 %, l’OIM à 39 %, l’OMM (Or ganisation mondiale de la météo) à 20 % », énumère Stéphane Bussard. « Laisser les États-Unis payer un quart du budget de l’Onu était un risque auquel les organisations se sont mal préparées », regrette Daniel Warner. Une fois cela dit, l’inquiétude pour les 30 000 salariés de la Genève internationale exprimée, dont une bonne partie vit en Haute-Savoie et dans l’Ain, le système est-il mort ou va-t-il se réinventer dans la douleur ?

La Chine ou le golfe pour faire un monde moins occidental ?

Mardi 21, lors du lancement de l’année internationale des glaciers à l’OMM, on a assisté à une scène intéressante. « La fédération de Russie supporte cette initiative depuis le début. Nous participerons à un très haut niveau » a dit le délégué russe. Comme pour se refaire une image tandis que l’Américain était absent, et que la veille, Trump avait appelé à forer le plus d’hydrocarbures possible… Et tant pis si la Russie ne vit que du gaz et du pétrole et ne tient aucun compte du droit international comme le montre la guerre en Ukraine.

Comme la nature à horreur du vide, il y a des places à prendre dans la défense d’un multilatéralisme qui risque d’être moins porté par les valeurs démocratiques occidentales traditionnelles. « La Genève internationale tout confondu, c’est 6 milliards. Ces montants ne sont pas au-delà des possibilités d’autres pays. Et même trois fois rien, pour ceux du Golfe. La Chine contribue de manière minimale, elle va avoir l’occasion d’augmenter son emprise sur ses institutions », explique Charles Adams.

C’est ce qu’elle avait fait lors du premier retrait de l’OMS. En échange, l’organisation a parfois été soupçonnée d’avoir été peu pugnace dans sa recherche des origines du coronavirus en 2020, même si de toute façon, Pékin n’aurait pas laissé des étrangers enquêter chez elle.

Peser dans les institutions internationales, c’est écrire l’ordre du monde, les États-Unis ne finançaient pas l’OMS que par philanthropie, mais aussi pour leurs entreprises de pharma, qui ne voient pas cette rupture-d’un bon oeil. « La fondation Bill Gates va peut-être augmenter sa contribution à l’OMS », note Stéphane Bussard.

Charles Adams voudrait aussi croire à un autre acteur : l’Union européenne, qui pourrait nouer des alliances ponctuelles avec l’Inde, le Canada, le Brésil, le Mexique ou l’Afrique du sud et d’autres. « C’est peut-être le moment de passer d’un monde occidental à un monde plus global sans renier les valeurs de démocratie libérale, même si ça va être compliqué », observe Stéphane Bussard.

À Genève, il est une institution qui préfigure déjà ce que sera la fin de l’ordre international Americana de l’après Seconde Guerre mondiale : le Conseil des Droits de l’homme. Et il fait régulièrement polémique, par exemple quand il a été présidé par l’Arabie saoudite.

Ce qui est sûr, c’est qu’il faudra du multilatéralisme. Quel autre cadre pour réguler par exemple la géo-ingénierie, ces techniques de modification de l’atmosphère pour éclaircir les nuages, faire pleuvoir ou renvoyer les rayons du soleil ? Sans accord global, c’est le risque de catastrophes climatiques d’un nouveau type alors que des entreprises privées ou des États sont déjà très avancées sur ces techniques d’apprentis-sorciers…


Sébastien Colson. Le Dauphiné Libéré. 28/01/2025


Une réflexion sur “Quand Trump inquiète Genève.

  1. bernarddominik 29/01/2025 / 14h58

    Les USA payent beaucoup et décident de presque tout. Il faut se dire que chacun devra payer son écot en fonction de ses moyens et donc que cela va changer beaucoup de situations bien assises.

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