Pour X choses

Faut-il quitter le réseau social X, anciennement nommé Twitter ? C’est la question que se posent des personnalités politiques ainsi que des médias. Cette semaine, la Cour suprême des États-Unis a annoncé qu’elle ne suspendrait pas la loi votée par le Congrès, qui a décidé de fermer TikTok. Dimanche dernier, plus de 170 millions d’Américains ont vu disparaître leur compte de l’application chinoise durant quelques heures.

Manifestement, les réseaux sociaux semblent poser davantage de problèmes qu’ils n’en résolvent. Addiction, propagande politique, harcèlement, violence, fake news, recrutement de djihadistes… la liste des méfaits qui leur sont reprochés est sans fin. Leur utilisation raisonnable et rationnelle est un rêve oublié depuis longtemps.
Les démocraties se retrouvent piégées par certains de leurs principes : celui de liberté sur lequel elles reposent est retourné contre elles par des pays autoritaires comme la Chine et la Russie, qui utilisent la liberté d’expression pour les déstabiliser. Raison pour laquelle la Cour suprême des États-Unis ne s’est pas opposée à la fermeture de TikTok, jugé dangereux pour la sécurité nationale.

Tant que les réseaux sociaux ne faisaient que diffuser des vidéos débites qui lobotomisaient leurs utilisateurs, les politiques ne protestaient pas. Mais ils avaient oublié qu’un citoyen abruti est aussi un citoyen qui vote et qui désigne ses dirigeants. Et c’est seulement maintenant que la classe politique en prend conscience et se réveille.

Depuis l’apparition des réseaux sociaux, Charlie n’a jamais cessé d’en critiquer les effets nuisibles. Les mêmes questions s’étaient posées avec l’apparition d’Internet : fallait-il se réjouir de cette innovation qui permettait à tous d’user de la liberté d’expression ou, au contraire, s’inquiéter de ses dérives possibles ? Éternel débat qui réapparaît à chaque fois qu’apparaît un nouveau mode de communication.

L’indignation est parfois à géométrie variable. Si c’était Kamala Harris qui avait gagné les élections, combien de personnalités politiques se seraient élevées contre ces réseaux sociaux ? Malheureusement, ce scénario n’a pas eu lieu, et c’est la fachosphère de Trump qui est désormais aux commandes de la première puissance du monde.
Pour les perdants du camp progressiste, un tel échec ne peut s’expliquer que par des raisons techniques, pas politiques. La faute incombe aux réseaux sociaux, ces nouveaux modes de communication, pas aux programmes politiques de ceux qui perdent les élections.

Les réseaux sociaux sont à la disposition de tous, et pourtant ce sont les idées les plus rétrogrades qui en tirent le meilleur profit. Les tenir pour seuls responsables est un peu court et ne doit pas nous dispenser de poser cette question dérangeante : pourquoi les idées réacs triomphent-elles un peu partout dans le monde, alors que celles de gauche séduisent de moins en moins ? Y a-t-il encore des idées originales à gauche, qui ne datent pas des années 1960 ou 1980 et qui soient capables de fédérer une majorité d’électeurs pour le XXIe siècle ? Un état des lieux devrait s’imposer, comme l’avait fait Charlie Hebdo en 1993 dans un hors-série intitulé « Pour aller à gauche, c’est par où ?».

Quitter un réseau social, même s’il nous file des boutons, ne résoudra rien. Ce choix, qui donne l’impression d’avoir trouvé la solution miracle pour endiguer ce tsunami réactionnaire, a plutôt des airs de désertion. Fuir devant l’adversaire ne peut que lui faciliter la tâche.
C’est pour cette raison que la semaine dernière nous avons décidé de diffuser sur X, le réseau social de Musk, 21 dessins qui le caricaturent publiés dans Charlie et traduits en anglais. Ils n’ont pas été censurés par X, pourtant si prompt à le faire avec des anonymes.
Une forme d’apartheid de la liberté d’expression ?
Il y aurait donc des privilégiés qui auraient le droit de s’exprimer et d’autres qui ne l’auraient pas ?
Cela dépendrait de la volonté du prince. Ainsi en a décidé l’Afrikaner Musk. Nelson Mandela a attendu vingt-sept ans pour sortir de prison. Il va falloir se battre encore des années avant de sortir de celle dans laquelle Musk et ses acolytes d’Amazon et de Facebook ont enfermé le monde.


Éditorial de Riss. Charlie Hebdo. 22/01/2025


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