Fin novembre 2024, alors que l’Assemblée nationale s’engluait dans le débat budgétaire pour aboutir finalement à une motion de censure, le président de la République annonçait dans une relative discrétion la future panthéonisation de Marc Bloch.
Cet hommage à l’un des intellectuels les plus brillants de l’entre-deux-guerres ne pouvait résonner plus symboliquement, à l’heure où les nuages s’accumulent dangereusement sur notre pays. Grand historien, mis à pied par Vichy parce que juif, engagé dans la Résistance, arrêté, torturé et assassiné par la Gestapo en 1944, Marc Bloch a laissé une empreinte remarquable dans l’histoire républicaine.
Son héritage intellectuel, outre la fondation de l’importante École des Annales, tient beaucoup à « l’Etrange Défaite », son livre posthume, dans lequel il dénonce les faillites politiques, intellectuelle et militaire qui aboutirent à la débâcle de 1940. Il y révèle une lucidité et un courage qui forcent le respect, et auxquels nos politiques seraient bien inspirés de se référer en ces temps de grande incertitude.
Bien sûr, il est impossible de comparer notre petit tas de faits politiciens à la tragédie qui a plongé la France dans l’Occupation. Reste que la décision irresponsable d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale, en juin dernier, a ouvert une crise morale et politique majeure.
Certes, lors des législatives de juillet, un réflexe républicain salutaire nous a permis d’éviter l’accession de l’extrême droite au pouvoir. Mais ce fut au prix d’une déstabilisation dont nous n’avons pas fini de subir les effets. Notre pays entame ainsi l’année 2025 sans véritable cap, en étant toujours aussi fragmenté politiquement et désormais flanqué d’un gouvernement Bayrou dont le barycentre — ne pas fâcher l’extrême droite — n’a rien à envier à celui de Barnier.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il n’est pas exclu que le nouvel exécutif, absolument pas représentatif des forces qui composent l’Assemblée, soit lui aussi soumis prochainement à la censure.
Ainsi les semaines passent, la déliquescence de notre paysage politique ne fait que s’accentuer, et avec elle l’exaspération grandissante de la population. Il n’est pas simple d’entrer dans l’année 2025 le cœur léger : du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche au poids croissant du national-populisme en Europe et au cœur de nos démocraties, notre pays est comme cerné, à la merci d’une élection présidentielle anticipée, qui pourrait faire basculer la France à l’extrême droite.
Toutes les pièces du drame se mettent progressivement en place : alors que la macronie et la droite ont scellé un pacte faustien avec Marine Le Pen, l’offensive culturelle et médiatique des forces réactionnaires gagne chaque jour du terrain.
C’est dire s’il faudra aux progressistes, et singulièrement au PS, qui retrouve un rôle pivot à gauche, le discernement qu’impose la situation. Plus que jamais, l’urgence est de construire une alternative crédible au macronisme moribond et au RN, qui attend son heure.
Malgré ces sombres perspectives, ou plutôt à cause d’elles, il faudra se souvenir de la leçon de Marc Bloch et faire collectivement preuve de lucidité et de courage pour garder les yeux ouverts, sans désespérer.
Cécile Prieur. Nouvel Obs N°3145. 02/01/2025
Macron est devenu le roi des commémorations, il détient le record absolu. Au delà du choix du grand historien Marc Bloch, c’est sur cette recherche constante d’occasions de faire des discours grandiloquents qui me gêne. Laissons en paix Marc Bloch et mettons plutôt ses livres au programme de lecture des collèges.