La découverte de deux hellénistes bouleverse notre regard sur la naissance de la première Constitution athénienne.
Les chercheurs en sciences humaines aussi résolvent des équations. La preuve par le travail de l’historien Paulin Ismard et du philosophe Arnaud Macé. En s’intéressant aux mathématiques en Grèce antique, ils sont en passe de révolutionner nos idées sur la fameuse réforme de Clisthène, qu’on tient pour l’origine de la démocratie athénienne.
La postérité présente le dénommé Clisthène comme l’homme qui a planifié l’organisation de la cité grâce à laquelle tous les habitants sont devenus « égaux devant la loi ». Il a posé, plus d’un demi-siècle avant Périclès, les bases sur lesquelles la démocratie allait s’affermir.
On pourrait dire, en fermant les yeux sur l’anachronisme, que c’est l’homme de la première Constitution d’Athènes. Il s’y prend de manière étrange à nos yeux car il n’invente pas de nouveaux espaces de délibération ou de participation mais se contente de brasser toute la population de l’Attique pour constituer de nouveaux groupes et sous-groupes d’organisation de la vie civique.
Les règles qui président à ce mélange de grande ampleur sont suffisamment complexes pour faire trembler les apprentis hellénistes (qui durant leurs études tentent en vain de les mémoriser) mais restent accessibles.
Elles ont un objectif : empêcher le retour de la tyrannie, saper toute possibilité pour un seul individu de s’arroger le pouvoir, prévenir la guerre civile. En effet, Clisthène casse les anciennes affiliations, brise les systèmes latents d’aristocratie, affaiblit le clientélisme, et cela essentiellement en deux étapes : il organise la ville en tribus puis donne à chaque citoyen non plus le nom de son père – et donc de son sang – mais celui de sa tribu.
De ce grand chambardement découle un nouveau régime politique d’autant plus remarquable que cette Constitution est, comme l’écrivent les auteurs, « soumise à une construction abstraite fondée sur des nombres » : trois régions, dix zones, trente groupes de « dèmes » (villages) répartis en dix tribus (au lieu de quatre), etc.
Le « bel ordonnancement clisthénien » est d’ailleurs resté dans la tradition comme une preuve qu’Athènes était le lieu de la Raison, où l’exercice même du politique ne faisait qu’un avec la rationalité mathématique. On ne finira jamais d’admirer les Athéniens.
Pour bien faire la guerre (de Troie ou d’ailleurs), les Grecs sont convaincus qu’il faut d’abord savoir regrouper les hommes sur les bateaux, les distribuer selon les formations choisies, être capable, aussi, de comparer la taille des groupes en présence pour évaluer le choc de la collision. Sans compter une bonne aptitude à partager équitablement le butin ou le produit de la chasse. Ces calculs, Macé et Ismard les rassemblent en trois opérations assez simples vraisemblablement largement acquises à l’époque.
Les Athéniens ont accepté la réforme de Clisthène parce qu’elle ne venait pas d’en haut comme on l’a cru jusqu’à présent mais parce qu’elle partait au contraire du savoir ordinaire qu’on convoquait pour ranger les hoplites (à la bataille) ou les oignons (dans la réserve). « La réforme a consisté à pluraliser et à échelonner l’expérience du commun. »
Peut-être même cette fondation démocratique a-t-elle eu lieu à la suite d’un soulèvement populaire. Les citoyens auraient donc agi non pas comme des sujets aveugles mais comme des acteurs lucides. En ce sens, ce grand chambardement fut doublement démocratique.
Julie Clarini. Le Nouvel Obs (courts extraits) – N° 3145. 02/01/2025
- « La Cité et le Nombre. Clisthène d’Athènes, l’arithmétique et l’avènement de la démocratie », de Paulin Ismard et Arnaud Macé, 206 p., 19 euros. Paulin Ismard (à gauche) Arnaud Macé (à droite). LES BELLES LETTRES / COLLECTION PERSONNELLE.
- Paulin Ismard est historien, professeur d’histoire grecque à l’université d’Aix-Marseille. « Le Miroir d’Œdipe. Penser l’esclavage » est paru au Seuil (2023).
- Arnaud Macé est philosophe, professeur d’histoire de la philosophie ancienne à l’université de Franche-Comté. Ses recherches portent sur Platon et sur les présocratiques.
Oui une démocratie surprenante plus basée sur le tirage au sort que sur le vote. Le hasard n’est pas influençable par de belles paroles.