Toutologues

La figure du supposé expert médiatique est devenue un incontournable des plateaux de télévision. Mais comment expliquer la multiplication de ces professionnels du commentaire qui meublent le temps d’antenne au détriment d’autres paroles ? Comment devient-on expert en tout et en rien ? Qui sont-ils et que disent-ils du paysage politique ?

« À vous dans 10 minutes ! » lance le régisseur à l’intention des trois intervenantes qui poireautent dans l’antichambre du plateau de télévision. Comme tous les soirs, cette célèbre émission de talk-show d’une grande chaîne d’information privée s’apprête à recevoir des invités pour débattre d’un sujet de haute importante.
Ce soir-là, des « répercussions identitaires » de la dispute entre Inès Reg et Natasha Saint-Pierre dans le télé-crochet « Danse avec les stars ». Soudain, l’éditorialiste star arrive perchée sur ses bottes blanches en cuir. « Je ne savais pas de quoi on allait parler, je viens de voir le sujet, c’est vraiment débile », siffle-t-elle.

Apprendre son sujet à dix minutes de la prise d’antenne et en parler comme si on l’avait savamment soupesé, telle est l’une des prouesses dont on crédite les « toutologues » (les « experts en tout »), ces prodiges de la parole capables de palabrer sur une panoplie de sujets avec le même aplomb, en assénant leur opinion.
En langage savant, on parle d’ultracrépidarianisme, soit l’art de s’exprimer en dehors de son domaine de compétence. Et sur les plateaux télé, ils sont absolument partout, de BFM à CNews en passant par LCI ou France Info.

Derrière ce néologisme lui aussi fourre-tout, cohabitent une multitude de profils. Vrais experts intervenant sur un sujet hors champ, faux chercheurs qui n’ont jamais publié d’article académique, éditorialistes, chroniqueurs, consultants, lobbyistes et communicants…
Difficile pour le téléspectateur de se retrouver dans ce boucan médiatique où il ne sait plus d’où et au nom de quoi ces « experts » prennent la parole.
Si depuis l’invention de la télévision, écrivains et intellectuels se sont toujours succédé dans les émissions, c’est l’avènement des chaînes d’information en continu, et leur mise en concurrence, qui a participé à l’arrivée de ces spécialistes du commentariat.

« Même si ce n’est pas leur dossier, ils feront le job »

L’économie en flux tendu de ces chaînes exige que l’antenne soit en permanence occupée avec du contenu original pour se différencier de la concurrence. Mais au moindre coût. Pour ce faire, les chaînes d’info se sont dotées de professionnels – les programmateurs – chargés de trouver en urgence les invités les plus pertinents pour assurer la tenue d’une tranche horaire ou d’une émission.
Mais la contrainte de temps, de disponibilité – et le fait que certains chercheurs, dans une posture bourdieusienne, refusent les codes télévisuels qui empêchent de développer sa pensée – peuvent souvent les conduire à se « rabattre sur des solutions de facilité ».

Bastien, programmateur pigiste pour France Info TV, le reconnaît : « Un plateau ne peut pas être vide. Quoi qu’il arrive, il faut toujours que l’on trouve quelqu’un. Si au bout d’un moment, la piste d’un chercheur ne fonctionne pas, on part sur les toutologues qui s’adaptent facilement aux thématiques qu’on peut leur imposer. Nous les connaissons. Nous savons que même si ce n’est pas leur dossier, ils feront le job. »

Pour se faciliter la tâche, les chaînes se constituent même un pool d’intervenants, dont certains sont rémunérés, prêts à répondre présent au dernier moment. […]

L’opinion, ce grand fourre-tout

Se dire spécialiste de l’opinion est surtout une manière de donner la sienne. Et l’analyse de l’opinion est un fourre-tout assez large pour permettre la prolifération de spécialistes souvent rattachés à des think tanks ou des cabinets de conseil en communication en quête de visibilité médiatique pour se légitimer aussi auprès de leur clientèle – des « experts » qui défendent surtout des positions libérales sur l’économie.

C’est le cas de Backbone Consulting, domicilié rue de la Boétie, à Paris, à l’angle des Champs-Élysées. Ce cabinet de gestion de réputation et de conseil aux dirigeants, spécialiste de la communication de crise, compte parmi ses clients Carglass, Chanel ou l’UNFP.
Sa fondatrice, Véronique Reille-Soult, écume presque quotidiennement les plateaux.

« Pas pour donner son avis », assure-t-elle, mais pour « servir de porte-voix de ce que l’on peut observer, car notre métier est d’étudier l’expression de l’opinion ». Habituée des « Informés » de franceinfo, elle y est présentée comme maîtresse de conférences à Sciences-Po, alors qu’elle n’est en réalité que « chargée d’enseignement ». Être maîtresse de conférences nécessite au minimum l’obtention d’une thèse, donc d’une publication examinée par ses pairs. […]


Lisa Guillemin. Source (Extraits)


2 réflexions sur “Toutologues

  1. bernarddominik 01/12/2024 / 9h06

    Oui on en voit déplus en plus ils parlent de tout en usant de généralités, ils ne font guère illusion. Mais il y a aussi les « économistes » capables de vous seriner des absurdités devant un journaliste toujours approbateur, comme Langlet qui trouve anormal qu’on parte à la retraite avec plus de biens qu’en début de carrière, comme si le travail devait appauvrir! Actuellement il y a une campagne anti retraité menée par ces soit disant économistes, leur méthode? Présenter comme générale une période très courte où les retraites ont été revalorisées plus que la moyenne des salaires, mais si on étend ces 6 mois avant présidentielle aux 10 années précédentes alors les chiffres sont très différents.

    • Danielle ROLLAT 01/12/2024 / 18h13

      Oui, ils occupent, paradent, et passent à la caisse..

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