Stances

Ce qu’on sent pour une maîtresse
N’approche pas de la tendresse
Que je sens pour vous chaque jour.
Ne craignez pourtant pas mes désirs, ni ma flamme,
Iris, ce que j’ai dedans l’âme
À plus de raison que l’amour.

Je n’aurais pas cru, je vous jure,
Que pour une amitié si pure,
L’on ‘sentît une telle ardeur.
Je le pris pour l’amour, je m’y trompai moi-même,
Vous en pourriez faire de même ;
Mais vous n’en aurez que la peur.

Pourtant, une flamme discrète,
Pleine de respect et secrète
Mériterait quelque pitié.
L’amour a tant d’attraits que je ne me puis taire,
Sans la crainte de vous déplaire,
 J’abandonnerai l’amitié.

Prenez toujours pour une fable,
Quand on dit « l’amour est blâmable »,
Ceux qu’il blesse adorent ses coups.
Il sait remplir d’appas la peine la plus rude,
Et mêler à l’inquiétude
Certain, je ne sais quoi de doux.

Tout le reconnaît, tout lui cède,
Et souvent du meilleur remède
Il fait le plus subtil poison.
Qui veut trop le guérir, le rend plus incurable,
Et l’on est toujours misérable
De se conduire par raison.

Je pourrais bien m’y laisser prendre,
Sous le nom de l’amitié tendre
L’on le reconnaît chaque jour.
Ne craignez pourtant pas mes désirs ni ma flamme,
Iris, ce que j’ai dedans l’âme
N’oserait vous paraître amour.


Charlotte de Brégy (1666)


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