Depuis toujours, son entourage l’appelle « Tic », l’abréviation de son surnom « Rachitique ». « Tic » a longtemps été inséparable de son frère Lamine, d’un an son aîné, surnommé « Tac ». « Tic » et « Tac ». On a connu surnoms plus effrayants, mais il ne faut pas s’y fier. Depuis que « Tac » est en prison pour une longue peine, le sobriquet de « Tic » ne fait plus rire personne, même si ce dernier est loin, sans doute en Algérie. Dans les quartiers Nord de Marseille, personne n’évoque « Tic », alias Mehdi Abdelatif Laribi, sans trembler ou baisser la voix, voire les deux.
A 34 ans, le cadet des Laribi serait l’un des chefs de la DZ Mafia, ce clan qui terrifie aujourd’hui Marseille et dont l’une des coutumes consiste à célébrer par un tir de feux d’artifice chaque million d’euros gagné grâce au trafic de stupéfiants. Responsable des trois quarts des 49 « narchomicides » qui ont ensanglanté la ville en 2023, année record, la DZ serait à l’origine de la plupart des 17 morts comptabilisés depuis janvier 2024. Richissime et violente, l’organisation criminelle étend son influence dans le sud de la France et disposerait d’antennes à Bruxelles. Elle vient de franchir une nouvelle étape en diffusant le 10 octobre sur les réseaux sociaux une vidéo d’une dizaine d’hommes masqués niant toute implication dans l’exécution d’un chauffeur de VTC, tué d’une balle dans la nuque par un tueur à gages de 14 ans.
Depuis, les autorités ont changé de vocable. On ne parle plus de clan criminel. Désormais, magistrats et enquêteurs évoquent une cartellisation du trafic sur le modèle mexicain, voire d’une dérive mafieuse. « Vouloir dominer un territoire, se présenter comme un contre-pouvoir à l’Etat dans une vidéo, se revendiquer en tant que groupe, ce sont habituellement les caractéristiques d’une mafia », constate un magistrat.
Comme Mehdi Laribi, la DZ Mafia est née dans les quartiers Nord de Marseille. « Tic » vient plus précisément de Bassens (15e arrondissement), un ensemble de petits immeubles construits à la va-vite dans les années 1960 pour loger temporairement Gitans et Algériens des bidonvilles. Les constructions ocre devaient être transitoires, elles sont restées debout, décrépies, parfois quasi insalubres. Les gamins de Bassens n’y ont jamais été choyés. Jusqu’à la fin des années 1970, aucun mur ne protégeait la voie ferrée qui traverse la cité. Onze enfants y sont morts, écrasés par des trains.
Quand Mehdi Laribi naît en 1990, le quartier accueille toujours les familles les plus pauvres. Le père est chauffeur routier, la mère, au foyer, Mehdi et son aîné font des bêtises et les cris des parents n’y font rien. « Mes jambes, elles bougent toutes seules », se justifie Mehdi, interpellé pour la première fois à 12 ans pour des vols. Il s’est fait virer de La Floride, nom incongru du lycée pro des quartiers Nord, encerclé d’entrepôts glauques et protégé de barbelés. « J’étais le clown de service, j’ai séché les cours, on m’a viré », racontera-t-il lors d’un procès.
Sa route croise alors celle du réalisateur Christophe Ruggia qui lui donne un petit rôle dans « les Diables » en 2002, aux côtés d’Adèle Haenel. Un autre réalisateur, Karim Dridi, repère la gouaille du minot. Il lui confie un second rôle dans « Khamsa » : « Rachitique » (il a gardé son vrai surnom) est le copain délinquant de Marco, petit Gitan de 12 ans, condamné à se débrouiller au milieu d’adultes fracassés et d’un Marseille miséreux. « J’avais flashé sur lui, se souvient Karim Dridi. Il était très juste et nature devant la caméra. Pendant les répétitions, il faisait partie des gamins difficiles à garder concentrés, il était turbulent mais il avait envie de bien faire et comprenait très vite. »
Un McDo de la drogue
Sorti en 2008, « Khamsa » rencontre un succès discret. « Il aurait pu saisir cette chance de découvrir un autre univers, mais il aurait fallu un soutien familial, financier et dans certains quartiers, c’est impossible », se désole une magistrate marseillaise, spécialisée dans la délinquance des mineurs. A17 ans, « Tic » voit son premier cadavre, un de ses copains tué pour une embrouille de stups. Le premier d’une longue série. A 21 ans, son casier porte 16 mentions : vol, conduite sans permis, stups…
De son propre aveu, à cette date, « il est devenu une racaille ». Il gagne entre 300 et 500 euros par jour, flambe tout dans les bars à hôtesses et les sapes de luxe. Le clan qui deviendra la DZ Mafia apparaît à cette période. DZ comme « Djazaïr », « Algérie » en arabe. Les frères Laribi règnent alors sur Bassens et la cité voisine de La Paternelle, les plus gros réseaux de stupéfiants de la ville. La proximité bruyante et polluante de l’autoroute est devenue un atout : les clients comme la marchandise arrivent facilement. Les dealers ont même inventé le premier drive de Marseille, un McDo de la drogue ouvert jour et nuit.
Le soir de Noël 2011, trois corps criblés de balles sont retrouvés dans une voiture brûlée : d’anciens amis d’enfance des Laribi devenus des concurrents. Plusieurs témoignages sous X accusent les deux frères, qualifiés de « psychopathes ». Karim Dridi, auditionné lors de l’enquête de personnalité du jeune Mehdi, parle de gâchis. « Le tournage s’était très bien passé, Mehdi n’avait jamais été violent, menaçant », se rappelle le réalisateur. Un détail lui revient malgré tout en mémoire : son jeune acteur était en admiration pour Farid Berrahma, assassiné en 2006, seul caïd des cités à avoir percé dans le milieu marseillais. « Il était fasciné par les grands bandits… et moi je lui tirais les oreilles quand il fumait trop avant les prises », conclut Dridi. Fin 2015, « Tic » doit décliner un nouveau rôle au cinéma : il est attendu à la cour d’assises d’Aix-en-Provence pour le triple meurtre de 2011.
Décrits comme les nouveaux parrains des quartiers Nord, les accusés réfutent l’appellation. Mais la notoriété de leurs avocats parle pour eux : l’aîné des Laribi est défendu par Me Eric Dupond-Moretti et son confrère aixois Luc Febbraro. « Rachitique », lui, par Dominique Mattei, ancien bâtonnier de Marseille. « Je suis pas un patron, se défend Mehdi à la barre. – Ah bon ! Le patron, il fait quoi ?, s’enquiert le président. – C’est celui qui ne vient jamais, qui est toujours en vacances !»
Dans la cour d’assises, l’ambiance est délétère. Les policiers doivent séparer les proches des victimes et des accusés, parfois escorter les avocats jusqu’à leurs voitures. Karim Dridi assiste à une journée d’audience, le regard de son jeune acteur a changé. « II se dégageait déjà la puissance d’un clan, même si on ne parlait pas encore de la DZ Mafia, se souvient un avocat de la partie civile. Les familles des victimes avaient peur, les témoins ne disaient pas un mot, sauf ceux dont l’identité était masquée. » Présent dans la salle, le père des Laribi s’indigne de ces silhouettes masquées accusant ses fils. « Dans mon souvenir, il avait plutôt essayé de maintenir ses fils dans le droit chemin, se souvient un avocat de la défense. Eux avaient le profil de ces nouveaux chefs de réseau, des jeunes prêts à tout, ne respectant aucune règle. » Dominique Mattei, lui, se souvient simplement d’un client « intelligent, attentif, un peu comédien ». Les frères sont condamnés à 25 ans de prison. Lors de son procès en appel, la peine de Mehdi est réduite à 10 ans, il n’est plus coupable que d’avoir brûlé la voiture. Alors en détention provisoire, il ne lui reste que quelques mois de prison à faire.
En attendant, les points de deal de Bassens et de La Paternelle tournent à plein régime, engrangeant des profits record, entre 80 000 et 100 000 euros par jour. En 2022, deux boss se partagent le gâteau : « Tic » qui, à sa sortie de prison, a pris la place de son frère à la tête de la DZ Mafia, et Félix Bingui, dit « le Chat », à la tête du clan Yoda, du nom de ce personnage de « Star Wars » gaffé sur un mur de La Paternelle.
Une sombre histoire de glaçons sur une plage de Phuket, en Thaïlande, où les deux caïds sont en vacances au même moment, va embraser les cités. Un soir de février 2023, « Tic » et « le Chat » se disputent, le sujet est peut-être une fille, personne n’en est sûr. « Félix était alcoolisé et faisait le gros, raconte une petite main de la DZ sur procès-verbal. Il a balancé un glaçon sur la tête de « Tic » et de là tout est parti en couille, ils ne se sont pas battus sur place mais depuis, ils se disputent les points de deal. »
Professionnalisation du trafic
Fusillades aveugles, exécutions sordides, torture de petites mains. Les deux clans s’entre-tuent et recrutent des tueurs à gages de plus en plus jeunes. Comme Mattéo,18 ans, et 6 meurtres commis au nom de la DZ Mafia en un mois au printemps 2023. « Ce conflit a révélé la professionnalisation du trafic, les clans sont organisés comme des entreprises, décrit un magistrat. Ils ont chacun leurs chefs, sous-chefs, comptables et équipes de tueurs… »
En mars 2024, Bingui est arrêté au Maroc. Le clan Yoda est décimé. Reste la DZ, son millier d’hommes, son chiffre d’affaires colossal et son nom devenu un label brandi comme une menace aux quatre coins du pays, et sans doute parfois usurpé. D’après des sources policières, « Tic » la dirige toujours à 34 ans, mais de plus loin, depuis l’Algérie où il se cache après un court séjour à Dubaï. « Il s’occupe notamment de fournir la marchandise », décrypte un enquêteur, bien qu’aucun mandat d’arrêt ne coure contre lui.
Trois autres hommes gèrent le business malgré leur incarcération. « Des enquêtes récentes semblent montrer que la DZ a aussi diversifié ses activités, note un magistrat marseillais. Elle s’attaque aux établissements de nuit, rackette des commerces, menace des rappeurs. Plusieurs dossiers sont ouverts pour corruption, il y a aussi des tentatives d’approche de politiques. » « Tic », lui, est bien devenu le « patron » : celui qui ne vient jamais et qui est toujours en vacances.
Violette Lazard. Le Nouvel Obs. N° 3136. 31/10/2024