Qui a peur…

… un fantasme journalistique… ou quoi ?

On ouvre le journal, on allume la télé, on consulte Internet, et c’est en permanence la même litanie : la peur est partout. […] en France comme dans le monde entier :

  • « Dans le sud du Liban bombardé, la grande peur des villages chrétiens » (L’Express, 11 octobre).
  • On la déniche là où on ne l’attend pas : « Le retour de Donald Trump, la grande peur du vin français » (Le Figaro, 2 novembre),
  • « Pourquoi les Français ont peur qu’on leur pique leur Doliprane » (Sud-Ouest, 16 octobre).
  • À Paris, ce sont les automobilistes et les cyclistes qui tremblent : « Tout le monde a peur de tout le monde » (Le Parisien, 30 octobre).
  • La peur aurait même changé de camp : « Un tiers des Britanniques ont peur de faire un massage cardiaque aux femmes par crainte de toucher leurs seins » (Le Parisien,17 octobre).
  • Il n’y a qu’en Israël qu’on n’a plus peur de rien : « Attaque d’Israël en Iran : la « barrière de la peur » a sauté » (L’Express, 26 octobre).

« Peur », ce mot a tout contaminé.

La crainte, l’appréhension, l’inquiétude, la méfiance, la prudence, toutes ces nuances n’existent plus et ont été remplacées par ce seul mot, la « peur ». Un vrai grand remplacement. On va finir par croire que notre époque est la pire de toutes. Qu’autrefois la peur n’existait pas et que le monde baignait dans un optimisme constant.

Une manière, peut-être, de s’inventer un destin : nous serions en train de vivre des moments uniques que les anciens n’ont pas connus. La classe !

Il y a une délectation du malheur, ou plus exactement du malheur qui pourrait arriver. Dans un coin de sa tête, en secret, on imagine Paris sous les bombes, la tour Eiffel visée par des drones, Marseille en flammes, Lyon réduit en cendres comme Gaza, Strasbourg occupé par des chars russes.

Et pourquoi pas ? Il va falloir réapprendre, ou plutôt apprendre à vivre avec l’idée du malheur. La démocratie nous a biberonnés avec la paix. On ne l’en remerciera jamais assez, mais ce confort nous a ramolli les sens.

Avec Vladimir Poutine, Donald Trump, Benyamin Netanyahou, Kim Jong-un, Ali Khamenei, nous sommes entourés de types qui se préparent depuis des années au pire.

Ce genre de propos peut déranger, car il sonne comme le clairon qui annonce la mobilisation générale et l’union sacrée. Tous au garde-à-vous devant le drapeau ! Fini les débats, fini les oppositions politiques, fini la contestation : la patrie et nos libertés sont en danger, tout le reste doit passer au second plan !

Une hypothèse se profile : si tant de gens ont peur, c’est peut-être parce qu’ils sont effrayés à l’idée de se retrouver dans des situations qui les mettront face à eux-mêmes, qui révéleront ce qu’ils sont vraiment et mettront à mal leur fierté. On n’est jamais fier quand on a peur. Voilà pourquoi les gens ont horreur d’avoir peur. […]


Riss – Charlie hebdo (extraits). 06/11/2024


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