La grande peur des Américains

I1 y a bientôt deux siècles, Alexis de Tocqueville était parti chercher en Amé­rique « une image de la démocratie elle-même ». Cet aristocrate libéral en était revenu globalement admiratif, mais avec l’idée prophétique que « la crainte du désordre et l’amour du bien-être portent insensiblement les peuples démocratiques à augmenter les attributions du gouvernement central, seul pouvoir qui leur paraisse de lui-même assez fort, assez intelligent, assez stable pour les protéger contre l’anarchie ». Pauvre Tocqueville. Que penserait-il aujourd’hui « de la démocratie en Amérique », à l’heure où un citoyen sur deux a mis à la Maison-Blanche un milliardaire notoirement instable, considéré par la justice comme un criminel et qui, selon son ancien chef de cabinet John Kelly, professe une certaine admiration pour Hitler ?

La démocratie américaine apparaît dans un bien sale état.

[…] Donald Trump a de quoi faire froid dans le dos, tant il a traité ses adversaires politiques de « vermines » et Harris de « vice-présidente de merde » ; multiplié les propos racistes et promis de se venger de ses ennemis ; remis en question les droits des femmes et des minorités ; méprisé les questions environnementales et menacé de lâcher l’Ukraine face à son agresseur russe (liste non exhaustive).

Comment le Parti républicain, malgré les mises en garde d’un néoconservateur chevronné comme Dick Cheney, a-t-il pu se ranger une nouvelle fois derrière un national-populiste au simplisme si outrancier ? Et comment celui-ci peut-il susciter tant d’enthousiasme chez tant d’Américains obsédés par l’angoisse de leur déclin, alors même que l’économie du pays se montre particulièrement dynamique ces temps-ci ?

C’est l’un des grands paradoxes de cette élection, qui semble au fond essentiellement dominée par les peurs : peurs du déclassement, de l’autre, d’un monde en mutation, de l’avenir. Des peurs gonflées à bloc par toutes sortes de fake news sur toutes sortes de sujets, qui se propagent à la vitesse de la lumière sur les réseaux sociaux, poussées par ceux que Giuliano da Empoli a nommés, dans un essai indispensable, « les Ingénieurs du chaos » : des robots russes et chinois, des seigneurs de la tech acquis à Trump comme le sinistre Elon Musk, ou encore Trump lui-même, qui évolue toujours davantage dans l’univers parallèle de ses « vérités alternatives », pourvu qu’elles accréditent ce que ressentent plus ou moins confusément ses électeurs.

Les États-Unis sont-ils victimes d’une hallucination collective, sous l’effet de ce que da Empoli appelle « l’union de la rage et de l’algorithme, qui renverse toutes les valeurs et les règles de la politique » ?

Non seulement la peur est souvent mauvaise conseillère, mais cette montée en puissance du faux, cette altération du rapport au rationnel, au réel et même au factuel sont peut-être ce qu’il y a de plus inquiétant dans la situation générale.

[…]

Les Européens feraient bien, en tout cas, de voir dans ce spectacle désolant un miroir grossissant de ce qui risque aussi de miner leurs propres démocraties s’ils n’y prennent pas garde. « Le monde politique change, disait Tocqueville ; il faut désormais chercher de nouveaux remèdes à des maux nouveaux. »


D’après un article de Grégoire Leménager. Le Nouvel Obs. N° 3136. 31/10/2024


3 réflexions sur “La grande peur des Américains

  1. bernarddominik 14/11/2024 / 12h37

    Les américains en ont assez de l’establishment du nord est des USA, ces intellectuels disciples de l’interventionnisme. Alors, ils sont allés au bord extrême et choisi une pragmatisme raciste qui veut recentrer les usa sur eux-mêmes. Le balancier a changé de sens.
    Mais la France y arrive, moins poussée aux extrêmes, mais elle y arrive.
    En Allemagne Sahra Wagenknecht est en train de phagocyter la gauche trop loin des vrais problèmes.
    En France ça viendra aussi.

    • Libres jugements 15/11/2024 / 11h10

      Bonjour et merci pour ton commentaire, Anne.
      J’en profite pour te dire que je n’arrive pas à poster un commentaire sur ton blog, pour te dire combien de petites anecdotes me font souvent rire ou tombent parfaitement juste – mais c’est ma faute sans doute, il me signale : « mauvais mot de passe ».
      Amitiés. Michel

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