Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo (1839 et 1841)
12 février [18391 MARDI GRAS, 11 h. du soir
Mon cher petit bien-aimé, je regrette que tu n’aies pas pu finir la soirée comme tu l’avais commencée. C’était cependant bien emmanché comme ça, et en l’honneur de l’anniversaire, vous auriez dû sacrifier l’inspiration à l’amour ! C’est bien bête à vous de ne l’avoir pas fait. Que voulez-vous que je fasse toute seule de mon genièvre, de mes truffes et de l’impertinence de Joly ? Hein ? Que diable, on n’allume pas une femme pour la laisser ensuite fumer et s’éteindre toute seule comme un lampion de la Saint-Philippe. Vous mériteriez que je retournasse ce soir au théâtre de la Renaissance où nous sommes si bien accueillis et si bien fêtés. Justement, j’ai le costume complet et il ne tient qu’à moi d’achever ce que vous n’avez fait qu’ébaucher.
Tout cela, mon joyeux, veut dire que je t’aime outre mesure, que je regrette de n’avoir pas fini cette ravisante soirée avec toi et que je te désire de toute mon âme. Le reste, c’est de la sauce de chian-lit dont tu peux faire ce que tu voudras pourvu que tu gardes l’amour.
Juliette