Avec un JT rallongé, France 2 espère réduire l’écart avec TF1
- Le ciel de Gaza se charge d’explosions.
- Le journaliste palestinien Rami Abu Jamus fait croire à son petit garçon que les bombardements sont des feux d’artifice.
- Depuis sa maison de l’île de Ré, Loïc Résibois, 47 ans, atteint de la maladie de Charcot, réclame le droit à mourir dans la dignité. « On meurt moins bien que nos chiens », lâche-t-il, déchirant, face caméra.
- À Londres, juste avant son concert, la joie de Zaho de Sagazan, nouvelle star de la chanson française, crève l’écran.
Ces reportages étoffés de sept, huit, parfois neuf minutes, les fidèles du 20 h de France 2 ne les auraient sans doute pas vus la saison passée, quand en semaine, de 20 h 40 à 21 heures, la chaîne diffusait le feuilleton Un si grand soleil, désormais relégué sur France 3.
Mais depuis le 9 septembre, la grande messe de la Deux a étiré le temps. Dans un monde où l’opinion et les fake news fragilisent l’information, et où une partie de la classe politique malmène le service public audiovisuel, France Télévisions relève le pari noble mais difficile de fabriquer un journal de qualité de douze minutes de plus chaque soir, soit près d’une heure.
Une première dans l’histoire si codifiée des journaux télévisés.
L’annonce, début septembre, par Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, avait tout d’un coup d’éclat. Le secret avait été tellement bien gardé que plusieurs reporters du 20 h en sont tombés de leur chaise. Même la présentatrice de la semaine, Anne-Sophie Lapix, n’en aurait connu la durée exacte que quelques jours avant.
« On s’est lancés sans filet, sans faire de numéro zéro. On applaudissait le principe, mais ça sentait l’improvisation », avance un membre historique de la rédaction.
L’idée a germé dès le début de 2024. « Il nous arrivait de déprogrammer le feuilleton Un si grand soleil pour consacrer à partir de 20 h 40 des pages spéciales au conflit au Haut-Karabakh, à la crise agricole, à l’élection présidentielle en Russie… On s’est rendu compte que prendre le temps pouvait plaire au public », retrace Muriel Pleynet, directrice de la rédaction.
Sans se détourner de ses fondamentaux — l’international et l’économie —, le JT désormais s’ouvre davantage aux sujets de société, aux témoignages et, fait rare, reçoit chaque soir un invité. Septembre a été âpre. De nombreux journalistes ayant travaillé tout l’été pour couvrir les jeux Olympiques étaient en vacances. Si une rallonge budgétaire — dont le montant est confidentiel — a été accordée pour financer les reportages, aucun poste de reporter n’a été créé. « On a tiré la langue, on s’est demandé comment on allait tenir pour produire autant », raconte un journaliste.
Les premiers résultats d’audience n’ont provoqué aucun soubresaut. Et voilà que Claire Chazal, l’ex-présentatrice durant vingt-quatre ans du JT sur TF1, étrille le concept. « Je ne sais pas comment on peut construire une hiérarchie de l’information sur une heure tous les jours ! » lance-t-elle au cours d’une interview au Figaro. « Je crois que l’attention du téléspectateur ne peut pas être soutenue pour l’information tous les jours pendant une heure. »
Deux mois se sont écoulés. Jérôme Cathala, le médiateur de France Télévisions, dit avoir reçu une centaine de messages de téléspectateurs. « Une heure de mauvaises nouvelles après le travail, vous pensez avoir beaucoup de téléspectateurs ? » le tance l’un d’eux. « Enfin un journal profond dont on ressort grandi », lui écrit un autre. « C’est rare de recevoir autant de messages, en majorité positifs. Les gens semblent apprécier, en particulier les longs formats à l’étranger, ou les interviews qui donnent le temps d’expliciter sans recherche de la petite phrase », détaille-t-il. Un sentiment aussi exprimé par le panel de Français interrogés par la direction, qui pointe cependant le besoin de fournir plus de repères aux téléspectateurs.
« On empile les sujets les uns à la suite des autres, le téléspectateur ne sait pas où on l’emmène, critique un visage connu de la rédaction. C’est le buffet du Club Med, il y a plein de bonnes choses, mais c’est trop ».
Plusieurs reporters insistent néanmoins : leur travail est plus « valorisé ». Paul-Luc Monnier, jeune journaliste au service économie, s’est ainsi rendu à quatre reprises dans l’usine Duralex, près d’Orléans. « Les ouvriers étaient surpris qu’on y passe autant de temps. Cela a permis qu’ils se confient plus. Ils ont eu l’impression qu’on les écoutait davantage. Avec ce JT rallongé, on entend mieux les gens, observe-t-il. On a osé, c’est chouette d’oser. »
Au sein de France 2, la direction ne cille pas : après des mois de baisse, l’audience est stabilisée (4 millions de téléspectateurs en moyenne pour la première partie, 3,4 millions pour la seconde), elle se dit « fière ». « On a mis à l’antenne des enquêtes dingues. Lorsque les journalistes se sont battus pour obtenir les meilleures images et interviews, on dispose du temps de les passer. Ce journal n’est pas qu’un miroir, nous ouvrons des fenêtres pour regarder ailleurs », se félicite Hugo Plagnard, nouveau rédacteur en chef venu du magazine Complément d’enquête.
Certains téléspectateurs de la Deux ont pourtant filé, à la même heure, sur France 3 regarder le désormais rival interne Un si grand soleil. Des habitués de l’ex-19/20 de la chaîne des régions, supprimé il y a un an, ont pris l’habitude de zapper sur TF1, ou sur M6, dont Le 19.45, d’une durée d’une demi-heure, a gagné quatre minutes depuis le début de l’année.
Surtout, l’écart avec le JT de TF1 continue de se creuser, et certains soirs, il arrive à la Une d’avoir 2 millions de téléspectateurs d’avance sur la Deux. À la fin de 2024, l’écart moyen entre les deux journaux devrait s’établir à 1,7 million… « Un journal plus long, c’est un marqueur du service public. Cela permet aux deux chaînes de se différencier et c’est positif pour le pays », affirme le PDG de TF1, Rodolphe Belmer.
La réalité des audiences pourrait-elle bientôt avoir raison de la belle promesse ?
François Rousseaux. Télérama. N°3905. 13/11/2024