Chronique d’une catastrophe annoncée
S’il fallait un symbole du dérèglement de ce monde sans arbitre ni gendarme, on pourrait le trouver du côté de la Corne de l’Afrique.
Deux grands pays sont au bord de la guerre sur le territoire d’un troisième, l’un des plus pauvres de la planète. Absurde ?
Ces deux États sont l’Éthiopie et l’Égypte, qui ne sont même pas voisins, mais sont engagés dans un bras de fer en territoire somalien. Difficile de résumer cet imbroglio régional qu’une médiation de l’ONU ou d’un pays tiers pourrait désamorcer, mais qui semble dans un engrenage potentiellement guerrier.
Deux contentieux se croisent. Le premier est la frustration d’Addis-Abeba d’avoir perdu son accès à la mer avec l’indépendance de l’Érythrée en 1993. Depuis, l’Éthiopie utilise Djibouti pour ses échanges, mais n’a jamais renoncé à disposer de son propre port. L’opportunité lui en est offerte par la longue agonie de la Somalie voisine, divisée entre son Sud ex-italien et son Nord anglophone. Le Nord a fait sécession sous le nom de Somaliland, tandis que le Sud, reconnu internationalement, ne désespère pas de recouvrer son intégrité territoriale.
Survient ici l’Éthiopie, qui a signé début 2024 un accord avec le Somaliland : Addis-Abeba reçoit une concession de 20 kilomètres de côte sur le golfe d’Aden, en échange de la reconnaissance internationale du territoire sécessionniste. Colère à Mogadiscio, où le gouvernement légal s’insurge, mais n’a pas les moyens de s’opposer à son puissant voisin éthiopien. C’est là que l’Égypte entre en scène, qui vole au secours de la Somalie au nom d’un adversaire commun : l’Éthiopie.
Le second contentieux est en effet celui qui oppose l’Égypte et l’Éthiopie sur les eaux du Nil. Addis-Abeba a construit le barrage de la Renaissance sur le Nil bleu, et l’Égypte dénonce un acte unilatéral qui menace le débit du fleuve en aval. Des dizaines de millions de paysans égyptiens dépendent du Nil pour leur survie, tout changement se répercute dans leur existence.
Le ton monte donc depuis des années, et l’Égypte a trouvé en Somalie un terrain pour en découdre avec ce rival régional. Aux Nations unies, le chef de la diplomatie égyptienne a eu des mots plus durs pour l’Éthiopie que pour la tragédie à sa porte, dans la bande de Gaza…
En septembre, l’Egypte a livré des armes à la Somalie. Elle se prépare à envoyer un contingent militaire dans ce pays exsangue après des années de guerre civile et d’assauts des shebabs, branche locale d’AlQaida. De là à imaginer une tentative de reprise du Somaliland par l’armée de Mogadiscio aidée par celle du Caire, il n’y a qu’un pas. Et un autre pas pour envisager un soutien au Somaliland de l’armée éthiopienne, si ses guerres internes contre l’implosion de l’ex-empire, le lui permettent…
Ce qui est absurde, ce sont les ressources que ces pays, confrontés à des enjeux de développement et parfois de simple survie, vont engloutir dans un conflit qu’un peu de diplomatie pourrait éviter. Mais il n’y a pas de diplomatie digne de ce nom à l’horizon : l’Union africaine a son siège à Addis-
Abeba et ne fera rien contre l’Éthiopie ; l’ONU est paralysée ; les grandes puissances extérieures sont trop occupées… Si, bientôt, une guerre éclate dans cette région, qu’on ne vienne pas parler de surprise : cela sera la catastrophe annoncée, et que le monde des années 2020 n’est plus en mesure d’empêcher.
Pierre Haski. Le Nouvel Obs N° 3133. 10/10/2024
Excellent article et la France qui fournit des raffales à l’Egypte risque fort d’être engagée dans ce conflit. Et la Chine qui soutient l’Éthiopie est de l’autre côté. Après la guerre Russie Ukraine, avec d’un côté Chine Corée du Nord, de l’autre l’OTAN, verra t on une guerre Somalie Éthiopie avec l’Egypte et ses alliés (usa France) et de l’autre la Chine la Russie et la Corée du Nord?