Renverser les nouveaux seigneurs

Naomi Klein, Yanis Varoufakis, sont tous deux de grandes figures de la gauche radicale de ces dernières décennies.

L’économiste Yanis Varoufakis était le ministre des Finances de la Grèce dans les années 2010. Naomi Klein, écrivaine et militante canadienne, est depuis « No Logo », publié en 1999, une penseuse essentielle de l’anticapitalisme.

Ils se connaissent et ont déjà débattu ensemble.

A quinze jours d’intervalle, ils publient deux livres qui se répondent. Dans « les Nouveaux Serfs de l’économie » (Les Liens qui libèrent), Yanis Varoufakis annonce la fin du capitalisme tel qu’on le connaît depuis le XIXe siècle, et l’avènement du technoféodalisme, dont les seigneurs s’appellent Jeff Bezos, Elon Musk ou Mark Zuckerberg. Cette rupture systémique bouleverse tout : nos vies, l’espace public et la géopolitique, l’Europe disparaissant sous l’affrontement entre les États-Unis et la Chine. Mais elle interroge aussi la gauche qui se montre incapable de construire des mouvements d’opposition efficaces. Prenant la forme d’une conversation avec le père communiste de l’auteur, le livre est à la fois très ambitieux théoriquement et l’occasion d’un retour lucide sur les errements de son camp.

Dans « le Double » (Actes Sud), Naomi Klein pose un constat similaire, mais en passant par de tout autres voies. Si elle n’était pas vraie, l’histoire racontée dans ce livre aurait pu donner lieu à un roman de Philip Roth. Naomi Klein a un double, une femme qui s’appelle Naomi Wolf. D’abord écrivaine féministe et proche du Parti démocrate dans les années 1990, elle a vrillé au moment de la pandémie de Covid, s’est mise à défendre des thèses antivax et conspirationnistes, est devenue une proche des activistes de l’altright américaine, à commencer par l’ancien conseiller de Donald Trump Steve Bannon. Tout cela ne serait pas grave si on ne confondait pas réguliè­rement les deux Naomi.

Après avoir longtemps méprisé la méprise, Naomi Klein décide de l’affronter. C’est tout l’objet de ce livre où l’auteure canadienne démontre encore une fois son génie narratif et politique. Car elle sonde cette figure ancestrale du double et, à travers ce prisme, se demande ce qui en elle peut être ambigu, interrogé le miroir déformé projeté par les théoriciens du complot, et ce que son propre camp a raté pour que les adversaires aient tant gagné. Klein varie admirablement les focales, passant de sa propre trajectoire politique à celle du progressisme nord-américain de ces trente dernières années, se livrant à des analyses ultrafines des effets du capitalisme numérique, du gigantesque pouvoir de séduction de ces théories conspirationnistes, qui ont fini par créer des alliances politiques et économiques laissant la gauche impuissante. Le livre a beau faire près de 600 pages, et se montrer d’une rigueur et d’un foisonnement époustouflant (car cette figure du double permet à Klein de relire aussi l’histoire d’Israël ou des États-Unis), la lecture en est haletante.


  • 1. « La gauche a perdu toute confiance » Naomie Klein,
  • 2. « Le capitalisme est mort sans qu’on s’en rende compte ». Yannis Varoufakis

Une réflexion sur “Renverser les nouveaux seigneurs

  1. bernarddominik 09/10/2024 / 17h53

    Le capitalisme est un mort qui s’est fortement enrichi et gagne toujours plus. Étrange mort. Apple Microsoft meta ne gagnent de l’argent que par leur rapports financier avec les grandes entreprises capitalistes.

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