Note : attention cet article ne tient pas compte de l’actualité US et de l’impact qu’aura la tentative d’un deuxième assassinat de Donald Trump, sur l’électorat. MC
Étonnant, la postérité que peut avoir un néologisme. En 1970, pour qualifier la philosophie économique du président américain d’alors, des démocrates avaient inventé l’expression « Nixonomics », contraction de « Nixon » et de « economics ». Dans leur bouche, c’était moqueur.
Larry O’Brien, le patron du Parti démocrate, avait narquoisement expliqué que, selon les Nixonomics, les choses supposées grimper (la Bourse, la productivité) avaient tendance à baisser, alors que des choses supposées baisser (les prix, le chômage…) avaient tendance à grimper…
Un jour de 1984, l’animateur vedette réactionnaire de la radio Paul Harvey s’est enthousiasmé dans son micro : « Le président Reagan a réussi un miracle. Les Reaganomics, ça marche ! » Le mot-valise (portmanteau word, en VO) a alors perdu sa charge péjorative, avant d’être décliné par la suite : Clintonomics, Bushonomics, Obamanomics, etc. Et voilà que, depuis quelques semaines, la presse américaine décortique les « Kamalanomics ».
La candidate démocrate a en effet présenté des idées qui diffèrent sensiblement de celles que Biden portait. Son objectif central est de redonner du pouvoir d’achat aux Américains.
- Sa première idée, classique, est d’alléger la fiscalité (sauf pour les entreprises et les plus riches) et de distribuer de nouveaux crédits d’impôt aux classes populaires et moyennes.
- Sa deuxième idée est plus « disruptive » : il s’agit d’encadrer les prix des denrées alimentaires, du carburant ou des soins médicaux.
- Enfin, pour lutter contre la cherté des loyers, elle entend multiplier les incitations à la construction, avec comme objectif 3 millions de nouveaux logements.
Les républicains l’ont aussitôt traitée de communiste et les économistes orthodoxes se sont pincé le nez.
L’hebdomadaire « The Economist », par exemple, a immédiatement torpillé ce programme, jugé « contre-productif » « Le plan de Mme Harris sur le coût de la vie pourrait marquer le début d’une nouvelle étape dans l’odyssée inquiétante de l’Amérique. » Tenter de dompter les prix, selon la pensée dominante, est un crime de lèse-marché. Cela ne peut que perturber la « bonne allocation des ressources ».
Une équipe d’économistes est venue au secours de la candidate démocrate : surprise, c’est celle de la plus puissante banque d’affaires, Goldman Sachs.
Une victoire de Kamala Harris (et des démocrates au Congrès) « donnerait le plus grand coup de pouce à l’économie », a-t-elle affirmé la semaine dernière. L’impact positif sur la croissance des nouvelles dépenses et des nouveaux crédits d’impôt dépasserait, selon la note de la banque à ses clients, l’impact négatif de l’augmentation des taux d’imposition des sociétés.
A l’inverse, une victoire des républicains au Congrès et de l’ancien président Donald Trump à la Maison-Blanche affecterait la production économique dès l’an prochain, selon le géant de Wall Street. Pourquoi ?
Parce que Trump a promis de durcir la politique d’immigration (ce qui déprimerait la demande) et d’accroître les droits de douane sur les importations en provenance de pays comme la Chine (ce qui renchérirait les prix).
Sur le plan budgétaire, les Kamalanomics sont également considérés comme plus sérieux que les Trumponomics. Selon une étude de l’université de Pennsylvanie, les promesses de Trump alourdiraient la dette publique fédérale de 5 800 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie, soit près de cinq fois plus que les propositions de Harris.
Un tel écart ne devrait pas surprendre : à rebours d’une idée reçue, la droite au pouvoir aggrave globalement davantage les déficits que la gauche. Et c’est vrai aussi bien aux États-Unis qu’en France.
C’est ainsi que, outre-Atlantique, Clinton a fait baisser le ratio dette/PIB alors que Bush Jr. l’a fait exploser. De même, en France, Sarkozy a gonflé la dette de 26 points de PIB, alors que Hollande a contenu sa hausse à 8 points. Contrairement à la légende, les cigales ne sont pas forcément de gauche, les fourmis pas forcément de droite.
Pascal Riché. Le Nouvel Obs. N° 3129. 12/09/2024