Mission impassible

Lorsque les humains ne savent plus quoi inventer d’intelligent, ils inventent des trucs cons, histoire de passer le temps.

Illustration avec le raw-dogging, une tendance qui consiste à ne pas s’occuper dans l’avion.

Définition. Comme c’est généralement le cas des inepties que nous présentons dans ces pages, la tendance dont il va être question ici porte un nom anglais. C’est agaçant. Le plus fâcheux étant qu’il n’existe pas de traduction littérale pour la formule raw-dogging en français.

Par souci de didactisme, nous avons tenu à la décomposer. Pour le terme raw, c’est facile : il s’agit d’un adjectif qui désigne quelqu’un ou quelque chose de brut. Ou alors quelque chose de pur. Ou quelque chose de sensible, ou d’irrité. Sauf dans les cas où il désigne quelque chose de cru. Au sens propre ou figuré du terme, voire les deux, selon les cas.

S’agissant de dogging, il semblerait que le terme fasse référence à une « activité sexuelle dans un endroit public ou semi-public, impliquant généralement une femme et de nombreux hommes ». Vous y voyez plus clair ?

Et du coup, c’est quoi ?

C’est un peu le problème quand l’appellation ne renvoie pas à ce qu’elle est censée décrire : on n’y comprend rien. D’où l’avantage de termes tels que « plongée sous-marine » ou « téléphone portable » qui, en plus de désigner, délivrent des éléments de compréhension bien appréciables.

Mais revenons-en au raw-dogging, sujet du présent papier. Or donc, comme son nom ne l’indique pas du tout, le raw-dogging est une pratique en vogue qui consiste à ne rien faire — ni lire, ni regarder de série ou de film, ni manger, ni boire, ni même dormir ou écouter de la musique mais — précision cruciale — à l’intérieur d’un avion en vol.

Et on fait quoi à la place ?

A en croire l’ava­lanche d’articles consacrée au sujet, l’attitude valorisée dans le raw-dogging consisterait à regarder fixement devant soi. Mais attention, ce n’est là qu’une première étape.

Dans un second temps, c’est-à-dire dès la sortie de l’avion, le pra­tiquant fait état de son exploit sur les réseaux sociaux en veillant bien à préciser la durée du vol, condition sine qua non de l’homologation de sa performance.

En résumé : le pratiquant se déconnecte aussi longtemps que possible pour se reconnecter droit derrière et raconter qu’il s’est déconnecté. Vous avez compris ?

Mais à quoi ça sert ?

Voilà.

Quels bienfaits doit-on en attendre ?

Aux dires de ceux qui s’y adonnent, mais aussi des idiots qui les observent ou les adulent, le raw-dogging équivaudrait à un sevrage dopaminergique parinterruption des stimulations en tout genre.

Des pratiquants plus arrogants y voient une occasion de démontrer la puissance de leur esprit, leur résilience et leur self-control (qu’ils démontreraient tout aussi efficacement en s’empêchant de prendre l’avion, mais passons).

Autre bienfait moins connu, cette pratique a pour effet de détourner l’attention des habitudes de mobilité indécentes. Ainsi, on ne dira plus « Machin est un connard, il continue de prendre l’avion », mais « Machin a réussi à regarder fixement devant lui pendant 22 heures ».

Y a-t-il un fondement idéologique ?

Par souci d’économie cognitive, on serait tenté d’assimiler cette inactivité forcée à la tendance philosophique du non-agir, doctrine selon laquelle ne rien faire serait, par les temps qui courent, la meilleure option dont nous disposions. Or, faut-il le rappeler, c’est à 7000 mètres au-dessus du sol et moyennant la consommation de trois litres de kérosène par 100 kilomètres et par personne que ces cadors prétendent nous donner des leçons de savoir-vivre.

Cette pratique est-elle compétitive ?

Naturellement. L’admiration suscitée par les compétiteurs est entièrement fonction de la durée du record, raison pour laquelle les vols de moins de cinq heures font office d’échauffement. Pour toutes ces raisons, le raw-dogging est le premier sport de riche qui n’est même pas un sport.

Existe-t-il une fédération ?

Au vu de la nouveauté, mais surtout du peu d’intérêt que représente cette discipline, il n’y a évidemment pas de fédération. Le pratiquant évalue donc lui-même sa performance, avec les risques de triche qu’on peut imaginer.

Des cas de radicalisation ?

Bien que rares, ils existent. Ainsi la BBC citait l’exemple de pratiquants qui, par bravoure ou simple bêtise, s’interdisent de se lever pour aller aux toilettes. Ce qui fait du raw-dogging un même-pas-sport à risques. Risques d’évanouissement, de déshydratation et de calculs rénaux, principalement.

Est-ce que tout le monde peut le faire ?

Enfin, ne pas le faire ? Oui et non.
S’il est physiquement à la portée du plus grand nombre de maintenir une inactivité prolongée, le raw-dogging requiert des dispositions psychiques où la vacuité, l’arrogance et la suffisance se retrouvent à des concentrations fort heureusement peu communes.

Alternative tow cost.

Ne rien faire mais au sol. Et, plus dur, s’abstenir de s’en vanter sur les réseaux.


Séverine André. Vigousse 06 sept 2024


Merci à nos amis Suisses pour nous avoir informés et par certains côtés divertit. MC


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