Comme bien des affaires graves, tout a commencé l’air de rien.
Dans un magasin Lidl, je tombe sur des sneakers à moins de 10 euros qui me plaisent. Je vois là une occasion d’accomplir le rêve de ma vie, à savoir être un peu « branchée ». Il y a 99 % de chances pour que, sur moi, cela reste tout simplement des baskets Lidl vendues à vil prix, mais je prie le démon de la hype pour que, sur un malentendu, cela me donne un air furieusement iconique.
C’est ensuite une spirale : j’acquiers le blouson siglé, la chemise aux armes de la marque, des bandanas et une jupe aux couleurs primaires de l’enseigne.
Mon entourage oscille entre la consternation, la bienveillance et l’amusement. Quand on me demande si cela ne me gêne pas d’être une publicité humaine, je rétorque qu’un sweat Carhartt vous transforme tout autant en homme-sandwich. J’en viens même à affirmer qu’arborer du Lidl est bien plus de gauche. Sans pour autant avoir l’outrecuidance de doter cette chaîne de grande distribution de vertus anticapitalistes.
L’étape suivante, c’est le milieu professionnel. Je dois affronter le jugement de mes élèves, impitoyables. Ainsi mets-je directement les pieds dans le plat, à savoir la chemise bleue avec le logo. En entrant dans la salle, les élèves, polis, se contentent de me regarder, stupéfaits. En tant que professeure d’enseignement moral et civique, j’ai heureusement la possibilité de transformer cette stupéfaction en sujet de cours, dans une ambiance très « Cercle des poètes disparus ».
Nous parlons des marques, des sigles, de la mode, de l’uniformisation et de la mondialisation. Mon top Lidl semble alors un pavé dans la mare des hoodies Nike. Plus prosaïquement, un sixième me demande si, en plus de mes cours, je suis caissière. Un troisième pense que je suis sponsorisée.
Le jour suivant, c’est celui du bandana. En riant, j’explique que c’est le nouveau bonnet d’âne. Tout élève pénible se verra obligé de porter le foulard toute la journée. L’effroi est total.
Arrive le moment fatidique du blouson. Indéniablement il est magnifique. Les mentalités sont prêtes. Je reçois des compliments. On ne me soupçonne plus d’être à la solde de la marque ni de compléter mon service d’enseignement par des heures en caisse. Je passe pour quelqu’un qui pourrait avoir du goût.
Deux élèves me demandent s’ils peuvent m’emprunter mes bandanas, juste pour l’heure de cours. L’un l’attache à la façon de Rambo ; l’autre, comme une hôtesse de l’air. Ce sont mes disciples désormais. D’ailleurs, ils se montrent plus concentrés, plus ardents à la tâche.
Quelques filles semblent alors intéressées par l’acquisition d’un blouson similaire au mien. J’entends ici ou là, dans les rangs, le projet de se procurer un bandana Lidl…
Je m’inquiète. Je suis en train de transformer ma classe de 3e en pionniers d’un régime totalitaire. Je les imagine tous avec leur foulard et leur blouson Lidl scandant, le poing levé : « Le vrai prix des bonnes choses », stigmatisant ceux qui, au collège, porteraient encore du Nike.
Heureusement, dans l’enseignement, rien ne se perd. Nous venons d’aborder la révolution de 1917, bientôt nous allons étudier le nazisme. J’en profite donc pour leur parler du livre et du film « la Vague ». Des expériences de Milgram sur l’obéissance. Ouf !
En sortant, une élève me dit : « En vrai, je le trouve moche votre blouson. »
La démocratie est sauvée.
Mara Goyet. Le Nouvel Obs. N° 3131. 26/09/2024