Un État dans un « non-État »

Conscient que cet article n’intéressera pas grand monde. Pourtant, nous sommes à la veille d’un grand embrasement d’une région venant s’ajouter aux conflits existants. Quels sont les jeux sous-jacent, d’influences intellectuelles et économiques pratiqués de la Russie, la Chine et leurs alliés, face à l’hégémonie des USA. MC

Au Liban, puissance et prudence du Hezbollah

Répondre aux bombardements de l’armée de Tel-Aviv contre les populations civiles libanaises en ciblant des localités israéliennes jusque-là épargnées par les tirs de ses troupes. Cette menace récurrente de M. Hassan Nasrallah, le chef du parti-milice allié à l’Iran donne la mesure de la montée des tensions au pays du Cèdre. La population, elle, oscille entre soutien aux Palestiniens et refus d’une nouvelle guerre.

Un grillage coupe en deux la cour de récréation de l’école Al-Takmeleye de Tyr, ville côtière du sud du Liban. D’un côté, des enfants jouent au football avant la sonnerie, insouciants. De l’autre, des déplacés venus des villages frontaliers avec Israël dépérissent dans les salles de classe transformées en abris de fortune.

Mme Naama T. vit avec sa mère et ses quatre sœurs dans l’une d’elles, tandis que son père, éleveur, est resté à Boustane avec son fils aîné et ses bêtes, malgré les bombes : « Nous avions quatre cents chèvres, seules cent ont survécu aux bombardements ou à la pollution due au phosphore. Nous avons presque tout perdu, mais nous devons rester fortes », raconte la jeune femme de 26 ans.
Boustane est l’un des cinq villages frontaliers dont des quartiers résidentiels ont subi des frappes au phosphore blanc de l’armée israélienne. Dans un rapport publié en juin, Human Rights Watch a dénoncé un crime « international grave » (1).

Dans une salle adjacente aux murs décrépis, la mère de Naama participe avec d’autres femmes déplacées à une session de soutien psychologique organisée par Mme Hoda Hassouna, psychothérapeute de l’organisation non gouvernementale (ONG) libanaise Amel. « Tu pourrais arriver au point où tu te dis que ta vie n’a pas de sens.
Alors au réveil tu dois réapprendre à t’aimer, te dire que tu es belle et te fixer des objectifs. En les réalisant, tu libéreras de la sérotonine et ça t’aidera à te sentir bien », s’efforce-t-elle de les convaincre. « Ça va nous aider à payer nos dépenses quotidiennes ? », ironise l’une des participantes en tripotant son collier de perles en plastique.

Depuis le 8 octobre, au lendemain des attaques menées par le Hamas, le Hezbollah est engagé dans un conflit à coups comptés avec Israël. Dans un premier discours très attendu, le 3 novembre, son secrétaire général, M. Hassan Nasrallah, a limité le champ de l’action militaire du parti-milice à un « front de pression », en soutien au mouvement islamiste palestinien.
Au fil des semaines, face à la multiplication des atrocités commises par l’armée israélienne dans la bande de Gaza, les soutiens du « Hezb » ont multiplié les appels à lancer un déluge de feu contre Israël. « Allez Nasrallah, frappe Tel-Aviv ! », ont-ils crié lors de manifestations spontanées, aux côtés de Libanais de tous bords, choqués par le carnage filmé en direct, et de Palestiniens réfugiés au Liban.

« La résistance est plus efficace »

Sur le terrain, le parti allié à l’Iran s’en est pourtant longtemps tenu aux règles d’engagement en vigueur, répondant aux frappes israéliennes sur Aïta Al-Chaab, Boustane, Kfar Kila ou Aïtaroun par des tirs de roquettes et de missiles anti-char sur des villes frontalières israéliennes, comme Kiryat Shmona ou Metoula. Au grand dam des plus va-t-en-guerre des partisans du Hezbollah, le front libanais ne s’est pas embrasé.

Mais ce conflit larvé n’en reste pas moins dévastateur pour les habitants du sud du pays. En dix mois, plus de 400 personnes ont trouvé la mort, dont 334 combattants du Parti de Dieu, selon un décompte à la mi-juin du quotidien libanais L’Orient — Le Jour. Les dégâts s’élevaient déjà à 1,5 milliard de dollars en mai selon le Conseil du Sud, et pour les plus de 94 000 personnes déplacées, l’avenir s’écrit en pointillé (2).

« Les 130 familles de Boustane ont perdu leur récolte d’olives, n’ont pas pu vendre leur production de tabac, ni planter de blé. Et si elles reviennent un jour, elles devront attendre l’année suivante pour toucher les revenus de leur future production », explique Mme Sara Salloum, membre d’Agri-movement, un collectif qui promeut l’agroécologie dans le sud du Liban. « Encore faut-il que la pollution au phosphore blanc le permette », précise-t-elle.

Selon plusieurs observateurs, Israël cherche à créer une zone tampon à la frontière, rendant le retour des Libanais déplacés impossible, ce que Tel-Aviv dément (3).
En tout état de cause, la vie des habitants du Sud est en suspens ; celle de leurs compatriotes suit son cours tant bien que mal.
Depuis dix mois, le Liban ressemble à cette cour d’école de Tyr coupée en deux. Un pays scindé entre un chapelet de villages où la guerre, réalité amère, ravage toute forme de vie et le reste du territoire où les manifestations de soutien sont moins nombreuses que les affiches affirmant que « le Liban ne veut pas la guerre ».
73 % des Libanais se disent ainsi opposés à un conflit avec Israël, selon les résultats d’une enquête d’opinion réalisée du 13 au 17 octobre par la société Statistics Lebanon Ltd. […]

« Le fossé se creuse entre, d’un côté, des partis chrétiens offusqués par la manière qu’a le Hezbollah d’empiéter sur la souveraineté libanaise, en décidant de faire la guerre ou la paix sans passer par les institutions, et, de l’autre, leurs concitoyens qui ressentent une solidarité transnationale avec les Palestiniens », analyse Mohanad Hage Ali, chercheur au Carnegie Middle East Center.
Chaque jour ou presque, des partisans du Hezbollah accusent leurs opposants de collusion avec Israël, ces derniers les considérant en retour comme des agents de l’impérialisme iranien au pays du Cèdre (5).

Au-delà de cette polarisation partidaire, de nombreux Libanais s’inquiètent qu’une guerre ouverte contre Israël parachève l’effondrement du pays, miné depuis 2019 par un enchevêtrement de crises financière, économique, énergétique, sociale et politique. […]

Les menaces permanentes proférées par les dirigeants israéliens ne font qu’ajouter aux tiraillements. « Si le Hezbollah entame une guerre totale contre Israël, il transformera Beyrouth et le Sud-Liban, non loin d’ici, en Gaza et Khan Younès », prévenait le 7 décembre le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Le 18 juin, l’armée de Tel-Aviv a annoncé que « des plans opérationnels pour une offensive au Liban » avaient été « approuvés et validés ». […]

Au-delà des menaces, M. Benyamin Netanyahou a annoncé fin juin sa préférence pour une solution diplomatique qui permettrait le retour des plus de 65 000 déplacés du nord d’Israël. Car la puissance de feu du Hezbollah ne lui a pas échappé.
À la mi-juin, un drone de ce dernier a survolé des entrepôts d’armes israéliens dans le port de Haïfa et diffusé la vidéo en guise d’avertissement.
D’après plusieurs centres de recherche israéliens, le parti-milice dispose d’au moins 150 000 roquettes et missiles, soit dix fois plus qu’en 2006, ainsi que d’au moins 50 000 combattants, tandis que M. Hassan Nasrallah en revendique 100 000 (6).

Pour nombre d’habitants du Sud, cette capacité de dissuasion est leur seule source d’espoir. […]


Emmanuel Haddad. Journaliste. Le monde Diplomatique. Source (extraits) https://www.monde-diplomatique.fr/2024/08/HADDAD/67296


  1. Human Rights Watch, « Lebanon : Israel’s white phosphorous use risks civilian harm », 5 juin 2024.
  2. « Plus de 400 tués depuis le 8 octobre au Liban », L’Orient — Le Jour, Beyrouth, 14 juin 2024.
  3. Aditi Bhandari, Chris Cook, Raya Jalabi et Malaika Kanaaneh Tapper, « Israel’s push to create a “dead zone” in Lebanon », Financial Times, Londres, 27 juin 2024.
  4. Lire Tania-Farah Saab, « Un conflit de 33 jours », Manière de voir, n° 174, « Liban, 1920-2020, un siècle de tumulte », décembre 2020-janvier 2021.
  5. Salah Hijazi, « “Nasrallah fait comme Hafez el-Assad” : entre les chrétiens et le Hezbollah, le fossé se creuse », L’Orient — Le Jour, 27 juin 2024.
  6. Willy Lowry, « War between Israel-Hezbollah will be “10 times worse” than 2006 », 25 juin 2024. Cf. aussi Keren Setton, « “Hezbollah is an army” : Israel confronts formidable enemy on its northern border », 25 juin 2024.

2 réflexions sur “Un État dans un « non-État »

  1. Rollat Danielle 08/08/2024 / 22h26

    Merci Michel, ce qui se passe au pays du Cèdre ne me fait pas rigoler, plusieurs de mes Ami-e-s sont originaires de ce pays, pas besoin d’un embrasement supplémentaire de l’autre côté de la Méditerranée..

  2. bernarddominik 25/09/2024 / 19h14

    Aucun état ne peut accepter des milices privées sur son sol. En Iran les pasdaran, armée privée du clergé chiite, permettent au clergé de se maintenir au pouvoir, au Liban le Hezbollah avec son armée privée oblige le Liban à soutenir la guerre de l’Iran contre Israël, à ses seuls risques et périls. Comme l’otan avec l’Ukraine qui fait la guerre à la Russie avec la vie des ukrainiens.

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